Limitrophe

Oralité – Edition – Création Sonore

Le Sahara, un monde-frontière

un texte d’Ali Bensaâd

L’hôtel Sahara est bien emblématique, au-delà de son nom, des bouleversements qui secouent l’espace saharien. Une frénésie de circulation semble s’emparer de cet espace longtemps perçu, à tort, comme une sorte de vaste « monde-frontière », un espace hors-temps, surinvesti de spiritualité comme s’il était suspendu au-dessus du monde des hommes, à l’écart de leurs chemins, relégué à une marginalité extrême, figé dans la latence… L’intense circulation qui l’anime nous le restitue comme tout autre fragment de notre monde, un fragment faisant écho aux autres, en attraction avec les autres. Mais l’écho qui nous vient du Sahara produit lui, aujourd’hui, beaucoup plus de résonances bruyantes dans notre actualité. Parce que ses itinéraires se projettent dorénavant sur l’Europe, même s’ils n’y aboutissent pas si souvent, parce qu’ils sont marqués du sceau d’une dangerosité extrême imposant des traversées dans des conditions cauchemardesques et que celles-ci sont menées malgré tout, ils donnent une impression de poussée inexorable et ravivent, en Europe, l’angoisse de la forteresse assiégée. Une angoisse aussi forte que l’Europe se fait « vieille » et se recroqueville sur une vision paranoïaque et eurocentriste où elle se perçoit comme une « île fatale » dans un océan de misère, vouée donc à être harcelée pour ses « vertus » économiques et démocratiques…

Pourtant, ce n’est pas la misère qui vient à l’Europe de ces pays de misère : c’est plutôt parmi les mieux nantis de cette misère qu’on retrouve les candidats au voyage. Ce n’est pas qu’une question de coût. C’est que « l’aventure », comme la nomment les migrants eux-mêmes, est tentée par les plus entreprenants et, parmi eux, par les plus instruits, les plus cultivés. Il n’est pas fortuit qu’une majorité de migrants, comme Sam le « tenancier » de l’hôtel Sahara ou ses clients-passagers, vienne du Nigeria. Une prépondérance qui s’explique paradoxalement par la relative richesse de ce pays pétrolier, lui-même pays d’immigration, par son niveau de développement plus élevé, l’extraversion de son économie et surtout la démesure de son urbanisation qu’illustre bien la tentaculaire Lagos bien plus peuplée que toute la région Île-de-France ! Autant d’éléments produisant des urbains plus ouverts à la modernité, plus tournés vers l’extérieur et donc plus nourris à l’imaginaire migratoire. Il n’en fut pas toujours ainsi. L’évolution actuelle est à l’aune de la mondialisation où ce sont les individus qui ont le plus de ressources d’ouverture à l’extérieur qui sont les plus susceptibles de mobilité. Ce sont des entrepreneurs en quelque sorte. Dans notre ère où « l’entrepreneur » est promu comme l’idéal social type, pourquoi stigmatiser particulièrement ceux-là ? Malheureusement, la criminalisation de la traversée, et plus encore de l’entrée en Europe, fait que ce sont les candidats les mieux connectés sur les réseaux maffieux qui disposent de plus de chances de réussir : cet « écrémage » est un des effets paradoxaux de la fermeture de l’espace européen et de l’arsenal répressif développé en conséquence. Les paradoxes sont malheureusement nombreux tel celui de l’Europe qui se verrouille alors que la « contraction » du monde porte l’Afrique à ses portes. Ils sont la conséquence de cette dynamique de globalisation qui, parce que partielle et partiale, produit de multiples effets pervers. La tragédie humaine qui se joue, aujourd’hui, au Sahara en est un. Elle est depuis longtemps celle de traversées dantesques avec souvent au bout la mort dans le désert ou aux rivages de l’Europe, traversées parsemées de rackets, d’exploitations et d’humiliations. La tragédie c’est dorénavant également celle de la répression des migrants et de leur refoulement dans des conditions tout aussi dramatiques. L’Europe veut « déporter », « délocaliser » ses contradictions. Voulant faire du Maghreb un limes, elle embrigade ses pays dans le rôle de « sentinelles avancées » sommées de jouer le rôle de barrages de rétention des migrations africaines. Son arme est la conditionnalité de l’aide, exprimée dorénavant sans pudeur. Les répressions spectaculaires dont le Maghreb est le théâtre ces deux dernières années et que les Etats affichent ostensiblement dans une surenchère de communiqués indiquent bien que ceux-ci ont revêtu l’habit du « supplétif de la répression ». Alors qu’aucune disposition légale ne prenait en compte la réalité migratoire, pratiquement tous les pays maghrébins, entre 2003 et 2004, ont légiféré des mesures plus restrictives de circulation sur leur territoire. Mesures servant à couvrir juridiquement des dispositions répressives qui enfreignent tout autant les garanties de protection des personnes que celles des libertés publiques des pays légiférant eux-mêmes. Depuis deux ans les vagues de répression sont non seulement ininterrompues, importantes et violentes, mais elles sont surtout mises en scène médiatiquement pour être données à voir comme autant de gages demandés et donnés par les pays maghrébins comme preuve de bonne disposition à la coopération avec l’Europe. À l’égard des migrants africains, les pays maghrébins amplifient les dépassements et les violations qu’ils exercent déjà aux dépens de leurs citoyens. Ce contexte de répression extrême voulue et commanditée par l’Europe donne une tonalité impudique et surréaliste au débat se déroulant en Europe sur la possibilité d’installation de camps de transit au Maghreb. C’est comme si on feignait d’ignorer qu’existent déjà des camps de rétention avec des conditions d’incarcération moyenâgeuses et que les expulsions massives consistant à se débarrasser des migrants dans des no man’s land ont produit un nouveau type d’espace, des espaces de relégation où les migrants organisent leur propre enfermement pour survivre. Une survie dans des conditions infra-humaines les acculant, en plus, à une violence entre eux. En voulant « déporter » et « délocaliser » la gestion de la question migratoire, l’Europe, non seulement cautionne une répression se déroulant loin de ses opinions publiques mais elle contribue à une multiplication des facteurs d’instabilité sur son flan sud. Le premier des risques est le renforcement du caractère répressif des pays maghrébins dans la lutte contre l’immigration alors que le passif démocratique est déjà lourd dans ces pays et qu’il est à la source de leur stagnation. Ses conséquences directes et indirectes sont productrices de répulsion de leurs citoyens et alimentent justement, en plus de l’instabilité, des flux migratoires.

Quant à l’Europe, malgré le « syndrome de la forteresse assiégée » qui y sévit, elle est, en fait, très peu concernée par cette migration. Sauf comme projection fantasmée. Toutes les statistiques le prouvent : le nombre de migrants africains qui réussissent à accoster en Europe est infime et il est très minime même comparé à celui des clandestins maghrébins. Le verrouillage de l’Europe les rabat, par défaut, sur le Maghreb. Ils font dorénavant partie de sa réalité même si, se voilant la face, les officiels refusent d’admettre que leurs pays, malgré eux, sont devenus de nouvelles terres d’immigration. Les sociétés maghrébines se retrouvent ainsi confrontées à une réalité autant nouvelle que délicate : l’irruption de l’immigration africaine, dans ces terres d’émigration, pose un problème sociétal inédit à des sociétés en proie, elles–mêmes, aux crises sociales et aux dysfonctionnements du mal développement. Reléguée à la clandestinité ou au mieux à un statut ambigu, exploitée par des secteurs de l’économie qui, comme en Europe, fondent leur prospérité sur sa précarité, par beaucoup de ses aspects, cette « immigration clandestine » reproduit, quasi-schématiquement, les caractéristiques et la place qu’occupe celle d’Europe. Ce sont les mêmes secteurs qui l’utilisent et fondent dessus leur prospérité : BTP, agriculture, restauration-hôtellerie, confection et domesticité. Comme en Europe, elle est connue des acteurs politiques et économiques et elle est tolérée et pérennisée au point où même les grandes vagues d’expulsion sont, de fait, sélectives et épargnent ceux qui sont intégrés à une activité et qui bénéficient, momentanément, de la protection de leur employeur et de ses complicités. Les réalités de la vie quotidienne sont tout aussi édifiantes sur la xénophobie et l’intolérance à l’égard des migrants africains, particulièrement les femmes. En Libye, où ils sont, de loin, les plus nombreux, même les enfants trouvent naturel d’appeler un migrant africain Abd, qui signifie esclave en arabe. Les sociétés maghrébines confirment ainsi, à leur tour, qu’aucune société n’a le monopole de l’intolérance. Mais au-delà de la précarité de sa situation et de son exploitation, la présence de cette immigration renvoie aux sociétés maghrébines des interrogations essentielles sur leurs fondements ne serait-ce que parce qu’elle pose en bloc le problème du statut de l’étranger (aucune disposition légale ne prend en compte et n’ouvre la possibilité d’une régularisation), celui du code de la nationalité (quasiment inaccessible à un étranger et intransmissible par la femme) et donc celui aussi du statut de la femme car les mariages mixtes « clandestins » se multiplient et concernent plus les femmes pour lesquelles il est socialement inenvisageable, et religieusement interdit en tout cas, avec des non musulmans. Mais en introduisant au Maghreb, terre d’émigration, un autre « autre », l’immigré, les migrations transsahariennes offrent aux sociétés maghrébines l’opportunité d’une acuité du regard sur elles-mêmes. Elles sont une interpellation qui aiguise l’interrogation sur soi et la soustrait au labyrinthe de la posture construite au seul regard habituel venant de la rive Nord. Alors que le Maghreb est, par effet de retour de l’onde de choc produite par la colonisation, gagné depuis les indépendances par un monolithisme culturel et religieux qui a évacué toute dimension cosmopolite, les migrations transsahariennes le réintroduisent par la marge mais en même temps dans une plus grande proximité parce que porté par des populations modestes qui cherchent, pour leur survie, à se raccrocher au tissu social local. Ce cosmopolitisme, réalité évidente dans les grandes villes frontalières sahariennes, diffuse ses ondes, à une échelle beaucoup plus modeste, jusque dans les grandes villes du Nord. Le cosmopolitisme, c’est d’abord celui de l’africanité qui se présente à la fois comme une altérité radicale nouvelle pour des sociétés maghrébines coupées de tout contact avec cette dimension mais qui est aussi une altérité renouvelée car il y a un passé de contacts et un héritage commun entre les deux aires. Le cosmopolitisme s’insinue dans le terrain des modes de vie : ainsi en est-il d’une exubérance tranchant avec l’austérité relative maghrébine. Mais l’effet le plus inattendu probablement, c’est le retour (ou l’introduction), au travers des populations africaines migrantes, de la langue française (et anglaise) et de la religion catholique (et protestante). Ainsi chassé par la porte du Nord, le cosmopolitisme revient par la fenêtre du Sud grâce aux migrations transsahariennes qui le réintroduisent par la marge… Où l’on voit que même dans les conditions extrêmement délicates qui sont celles du Maghreb, et que l’Europe risque d’aggraver en prenant ce dernier en étau, les migrations sont toujours une promesse de rencontre…
Ali Bensaâd, avril 2005


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