Limitrophe

Oralité – Edition – Création Sonore

Récit de Sam – extrait

Il y a plusieurs chemins pour aller en Europe. Par l’Algérie (Djanet), où tu dois trouver un guide et marcher pendant trois, quatre jours à pied, et emmener ta nourriture ; par le Niger et puis la Libye ou par le Tchad. Les migrants ne veulent pas s’arrêter en Libye, ils veulent aller en Europe. Le transit par le Niger est le plus cher. Le problème c’est que tu ne peux pas avoir un visa libyen parce que tu es Noir, donc il faut payer beaucoup de bakchich. Pourquoi on quitte ? Mais c’est à cause de la situation économique au pays ! Et puis, tout le monde veut aller en Europe ! Chaque mois il y a mille personnes qui passent par Agadez pour aller au Nord, et au moins cinq cents personnes viennent me voir à l’hôtel. Personne ne te dit ce qui t’attend quand tu prends la décision. Parfois j’essaie de décourager les migrants qui passent par ici car j’ai fait ma propre expérience. Mais personne ne veut me croire. Beaucoup de Nigérians ont besoin d’argent, ils se foutent de ce que je leur raconte. Et quand même, soixante-quinze pour cent de ceux qui partent réussissent.
Personne ne dit la vérité sur le sort de beaucoup de migrants qui meurent sur le chemin. Le Sahara est un mystère. Il y a des mauvais esprits. L’année passée, le camion a eu un problème avec la batterie. Le camionneur a essayé de calmer les passagers en disant que, deux jours plus tard, il y aurait un deuxième véhicule qui passerait. Douze personnes n’ont pas voulu attendre. Elles étaient impatientes. Il n’y avait plus d’eau. Donc les douze personnes sont parties à pied et elles sont mortes de soif, les autres ont été sauvées par un véhicule.
Les migrants ne connaissent rien du désert quand ils débarquent ici. On essaie de leur en parler, de dire ce qu’il faut emmener à manger, combien de bidons d’eau, mais ce n’est pas évident… Traverser les frontières est très coûteux. A chaque poste de police tu paies, et ce n’est pas petit ! Moi-même j’ai fait cinq fois la Libye aller et retour avant d’arriver en Europe. Je suis allé par Sebha, ensuite à Tripoli j’ai cherché du travail pendant un à deux ans, ensuite à Zuwara j’ai pris le bateau vers l’Italie.
On était à bord pendant deux jours avec soixante-douze personnes et un bébé, sur un bateau local, avec un moteur local ! La police nous avait déjà détectés quand on est arrivés. C’est la police qui nous a emmenés dans un camp de la Croix-Rouge. Tout de suite on nous a conduits à l’hôpital. On arrive, et on voit deux cents immigrants… Et le soir, on nous a offert un grand buffet, tu connais ? Ils nous ont donné des chaussures, des habits, vraiment très accueillants ! Ils ont tout fait pour qu’on se sente à la maison ! Mais autour du camp, il y avait la police. On a fait un jour à Avola, en Sicile, puis on nous a demandé d’où on venait, quels étaient nos motifs, pourquoi on n’était pas passés par la frontière. J’ai dit la vérité. J’ai dit que je n’avais pas pu payer un visa à l’ambassade d’Italie et que le seul moyen pour moi d’y aller était par le chemin de la fraude. Après huit jours, ils nous ont donné un papier disant qu’on devait quitter l’Italie dans un délai de quinze jours. J’étais enfin arrivé à ma destination. Quatre fois déjà, j’avais essayé de rejoindre l’Europe par la Libye. En tout, ça avait duré cinq ans. Je ne suis pas parti. J’ai pris le train à Naples. J’ai été à la recherche d’Africains noirs pour savoir comment il fallait faire. J’ai brûlé tous mes papiers. J’ai fait deux ans à Naples.Afin d’éviter le contrôle, j’ai dû faire attention pendant la recherche d’un travail, en vendant des journaux et d’autres choses. Et puis, quand j’ai gagné assez d’argent, je suis allé à l’ambassade, j’ai pu avoir un document et j’ai pris l’avion pour rentrer au pays.Après je suis allé en Espagne, toute ma vie j’ai été un touriste ! J’aime voir les pays développés et je veux rencontrer des Blancs.Avant, on n’avait pas besoin de visa.
Maintenant le monde n’est pas unifié, tu ne peux pas aller où tu veux. En Europe, je fais du travail que toi tu n’aimerais pas faire, que tu ne peux pas faire parce que tu es chez toi et que les gens vont te regarder. Hot, hard work, du travail dur. Tu commences ainsi, et après tu trouves un bon travail. Agadez, ça va. Tu rencontres comme partout des gens moins hospitaliers comme tu rencontres des gens accueillants. Mais mon rêve est de rentrer à Ado States, de revoir ma mère et mes cinq frères, de me marier, de m’installer, d’avoir des enfants. Mais ce n’est pas pour tout de suite.

 

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Le Sahara, un monde-frontière

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