Limitrophe

Oralité – Edition – Création Sonore

Extraits

« En 82 donc, c’est là que je prends la délégation aux Comoriens. Je suis allé chez Gaston Defferre avec les notables quoi, les vieux qui étaient ici, j’ai déclaré : « Monsieur Gaston Defferre, je travaille avec vous, j’ai fait la campagne, tous les Comoriens votent parti socialiste. » (Il y en a certains qui votaient à droite, on ne peut pas dire, nous sommes en démocratie…) Monsieur Gaston Defferre a dit : « Qu’est-ce que vous voulez, la communauté ? Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? » C’est là que je lui ai dit : « On a acheté un petit mur rue Félix-Pyat, c’est là qu’on voudrait construire une mosquée. C’est la première chose parce que, si les Comoriens ont construit une petite mosquée, ils seront contents. La première chose, c’est ça. » Ensuite, j’ai demandé une égalité. Je lui ai dit : « Je suis étonné, monsieur Gaston Defferre, parce que, moi, je ne suis pas raciste, et j’estime que vous n’êtes pas raciste non plus… mais je suis étonné parce qu’à Paris, à la mairie de Paris, il y a des Noirs, les races sont mélangées, tandis qu’à Marseille, je n’ai jamais trouvé quelqu’un de couleur qui travaille à la Ville ». Monsieur Gaston Defferre a parlé à monsieur Pezet, à monsieur SanMarco, et puis à monsieur Malatesta. Ils ont dit : « Vous avez raison, parce que, s’ils ont la nationalité, fait le service national normalement, ils ont le droit de travailler à la ville de Marseille. » Monsieur Defferre a dit que j’avais raison, que quelqu’un qui était citoyen français et qui faisait son devoir de citoyen normalement devait travailler à la Ville s’il y avait des places. À l’époque, c’était vide ! Et c’est là, en 83, 84, qu’on a commencé à trouver des Martiniquais, peau noire, des Réunionnais et des Comoriens. C’est là que je me suis glissé pour entrer à la Ville. En 1982, j’étais le premier Noir à entrer à la ville de Marseille. Après les élections de 1983, monsieur Gaston Defferre a fait la promesse de construire une mosquée pour la communauté comorienne française. Il a dit qu’il allait financer vingt pour cent, les choses ont commencé comme ça. Après, il a dit qu’il allait fournir l’architecte. Donc on a construit la mosquée, avec la Ville et le conseil régional. La majorité, c’est nous qui l’avons payée, la communauté comorienne par le biais des associations, et puis les musulmans aussi, toutes races confondues, ont donné un peu de sous pour acheter le local. Avant cela, il n’y avait pas un local pour faire la prière à Marseille à part une cave rue Verger, près de la porte d’Aix. La mosquée a été inaugurée en 1986, c’était la deuxième mosquée ; aujourd’hui, il y en a une quarantaine. Maintenant on veut organiser quelque chose pour l’agrandir et puis, il y a un comité qui veut créer une grande mosquée à Marseille. En 86, quand monsieur Gaston Defferre est décédé, monsieur Vigouroux a pris la place, mais il a suivi les choses. Quand Ibrahim Ali a été assassiné par un colleur d’affiche du Front National, c’est lui, avec la commune de Marseille, qui a financé la manifestation et le bus pour que tous les Comoriens en France puissent venir. Maintenant je suis étonné, parce que le nouveau ministre de l’Intérieur a fait passer un projet pour intégrer toutes les communautés islamiques, mais ils n’ont pas intégré l’islam comorien là-dedans. Il n’est pas représenté. Ils ont oublié la communauté comorienne. Et les Comoriens sont français cent pour cent… La mosquée est financée par la ville de Marseille, ce n’est pas clandestin, ce ne sont pas des fausses factures… C’est écrit noir et blanc ! La communauté comorienne travaille au conseil général, au conseil régional, à la ville de Marseille, à la préfecture, les choses avancent mais, là-dessus, c’est manqué ! Les Comoriens en majorité ont un salaire de misère, plongeur… petit travail… le SMIC quoi ! smicards ! mais, quand même, ils sont pratiquants. Au moment de la Mecque, sur mille fidèles, tu as au moins deux cents ou trois cents Comoriens qui descendent là-bas. On ne demande pas à être président mais, normalement, on doit figurer un peu ! Le gouvernement nous a oubliés. La chose maintenant qui manque, c’est celle-là ! »
Ali Mzé p10-14« Dans ma famille, j’ai eu la chance d’être la dernière des enfants, et j’ai fait un mariage d’amour. Quand on a beaucoup de filles, la dernière n’est pas toujours serrée. C’est pour ça que j’ai fait des études, c’est pour ça qu’on m’a laissée aller à l’école. J’avais ma liberté parce que j’étais la dernière ! Je jouais même au basket dans une équipe, le Papillon Bleu. Chaque fois je disais à mon père : « Je remercie Dieu d’être la dernière ! » Et puis mon oncle aussi, c’est grâce à lui que je suis comme ça parce que, quand j’étais à Madagascar, il m’a montré beaucoup de choses. Je l’appelle toujours “mon excellence.” C’est mon roi ! Il m’a ouvert les yeux, il m’a fait faire des études. À Madagascar, je n’étais pas dans une école publique mais dans une école française pour les Français expatriés, j’avais ce privilège grâce à lui ! Je suis la plus débrouillarde en fait, parce que les sœurs aînées sont élevées gâtées et pourries. Je suis la cadette mais ils ne savent pas organiser des choses sans moi. Mais la fille cadette n’est pas comptée. Je n’ai pas eu de maison alors que mes grandes sœurs, chez ma mère, on leur a construit des étages. Moi on ne m’a pas comptée, pas du tout. J’ai fait un mariage d’amour, mais, s’ il y a un problème avec mon mari, on me dira : « C’est toi qui l’as choisi, tu te débrouilles ! » Pour mes sœurs, s’il y a un problème tout le monde est concerné. Ce sont des tralalas traditionnels parfois difficiles mais qui aident bien. Moi, quand j’ai des problèmes, je les règle seule. Mes grandes sœurs étaient réservées pour le Grand Mariage. Mon père leur a fait. Moi j’étais la sœur cadette, tant pis ! Mes soeurs ont fait des mariages, comment dire… c’était des mariages arrangés entre familles. Déjà, il était interdit de les envoyer à l’école. Elles n’ont pas été à l’école française. Elles ont vécu au temps où les femmes n’allaient pas dehors, pas du tout. Elles allaient à l’école coranique, mais voilées. Ou bien, si elles allaient passer une journée chez une de mes tantes ou de mes oncles, elles sortaient à quatre heures du matin, à l’heure où le soleil n’est pas levé. Elles passaient la journée là-bas et, le soir, après le coucher du soleil, on les ramenait à la maison. Donc, je vais vous dire une petite anecdote. Moi, je suis toujours la plus curieuse, j’ai demandé à mon père comment est-ce qu’il avait connu ma mère et ça, c’est vraiment une histoire ! Aux Comores, les maisons, ce ne sont que des villas et, parfois, dans la médina, ce sont des maisons à étages, collées les unes aux autres. Donc ma mère était sur la terrasse en haut, et mon père était chez lui à la fenêtre. Ils étaient à peu près voisins. Mon père venait de Madagascar, et il était chez sa mère quand il a vu cette fille avec de longs cheveux qui étendait le linge… Il a appelé sa mère : « Maman, qui c’est cette fille ?
- ça ne se fait pas ! Tu regardes les jeunes filles ! Allez, sors de là ! » Sa mère tremblait, alors il est sorti, mais il lui a demandé encore : « Mais qui est cette fille ?
- C’est la fille de Mroivili…
- Je veux l’épouser !
- Tu es sérieux ?
- Oui, je veux l’épouser ! » Alors, quand ma grand-mère est allée pour discuter avec la mère de ma mère – car ces choses-là, ça se discute d’abord entre femmes – quand elle est venue demander la main de ma mère, la première chose que ma grand-mère maternelle lui a demandé c’est : « Comment ton fils a-t-il su que ma fille s’appelait Moina ? » Parce qu’il y avait beaucoup de jeunes filles dans sa maison, les sœurs de ma mère, ses cousines, et ma grand-mère paternelle a été obligée de mentir : « C’est moi qui lui ai dit que tu avais cette fille, la plus gentille… Elles sont toutes gentilles mais tu sais, Moina, je l’adore ! » Et j’ai demandé à ma mère ce qu’elle avait fait quand elle avait su que mon père voulait l’épouser. Elle a dit : « J’attendais, parce qu’on m’avait dit qu’il passait devant la maison pour aller à la mosquée ». Ma mère était à la fenêtre pour regarder qui était cet homme ! Donc pour mes sœurs, comme pour ma mère, ce sont des mariages qui ne sont pas des mariages d’amour, parce qu’elles n’ont pas connu leur mari avant. Ce sont des mariages qui sont arrangés familialement, c’est comme ça pour les filles aînées »
Hamida Msa p 31-32 

« Les Comoriens épargnent, ils sont ici mais ils pensent à l’avenir aux Comores, peut-être un peu au détriment de l’éducation des enfants. Je suppose, je ne suis pas en train de l’affirmer. Parce que ce sont les gens ici qui ont ces moyens pour le Grand Mariage, au détriment des enfants, au détriment de leur vie. C’est ce qui me désole un peu… C’est comme partir à la Mecque, on te dit de le faire à condition de ne pas avoir de dette, tes enfants ne doivent pas être dans le besoin, ta femme ne doit manquer de rien… Mais se saigner pendant dix ans pour aller faire le Grand Mariage, alors que les enfants sont là, qu’ils mangent des pommes de terre à l’eau… Moi j’ai un réel problème avec ça. Nous, on n’a pas ce mode de fonctionnement qu’ont peut-être ceux qui ont vécu aux Comores. Et mes parents se sont séparés à cause de ça, parce qu’il y avait une divergence dans l’éducation des enfants. Mon père était un peu plus traditionnel, ma mère un peu plus ouverte. Ils ne s’entendaient plus. Ma mère, elle, c’est : « Tout ce que j’ai, tout ce que je possède, je le mets dans l’éducation de mes enfants et, quand ils réussiront, ils me construiront la maison », ce qui fait que la démarche n’est pas la même. Elle n’a pas d’économies, elle n’a rien épargné, elle n’a pas de bijoux, elle n’a pas de garde-robe, elle a tout mis dans l’éducation des enfants. À côté de ça, moi, j’avais tout ce que je voulais quand j’étais petit. Et maintenant voilà, la famille que l’on est, en trois mois on peut la construire la maison aux Comores pour ma mère ! Mon père, lui, a fait le Grand Mariage et ce Grand Mariage lui a coûté beaucoup de choses. Il lui a coûté son mariage avec ma mère. Mes parents étaient mariés depuis 1971 et il l’a fait quand on était en France, dans les années 90, en 1990, 1992. Il a épargné, je soupçonne ma mère, par amour, de l’avoir aidé… Il n’y a pas de soucis là-dessus mais c’est ce système, le Grand Mariage… Le pays est pauvre, parce que l’argent passe de main en main. Il y a beaucoup de choses qui passent de main en main parce que tu es rejeté quand tu ne fais pas le Grand Mariage. Dans ton village, tu n’es rien ! Dans une assemblée, tu n’as pas le droit à la parole ! Voilà, mon père l’a fait. Maintenant, certains ramènent leur femme d’ici pour faire le Grand Mariage mais lui a pris une femme de son village, qui avait trente ans de moins que lui, et il est très bien vu là-bas ! Par exemple, si je suivais cette coutume, cette tradition, ma fille qui a trois ans aurait été déjà promise. Mes sœurs, qui ont quatorze ans et qui sont des bébés, auraient été promises et peut-être même mariées. Attends ! quinze, seize ans ! Laissez-les vivre leur enfance, leur adolescence ! Ma mère se voit mal choisir le mec de ma sœur, on est en France, on n’est plus au Moyen Age ! Et moi aussi, je me vois mal choisir le mec de ma sœur. J’ai des copains dont la sœur sera mariée, qui feront le Grand Mariage aux Comores… J’ai vu des jeunes filles qui ont maintenant dix-huit, dix-neuf ans, que j’avais en centre aéré, qui le vivent très bien : « Mon père m’a trouvé mon mec, je suis mariée. » Tant mieux pour elles, je suis content qu’elles le vivent bien ! Je suis content mais je pense quand même qu’il y a une éducation qui a été faite en amont. Elles savent qu’il n’y a pas d’autre échappatoire, c’est peut-être pour ça. Mais va dire ça à mes sœurs qui n’ont pas été éduquées à la manière comorienne, à ma petite sœur qui a dix-sept ans, même à celle qui a vingt-deux ans, elle se tire une balle dans la tête la petite ! Pourtant je suis ouvert. Le Grand Mariage, j’en garde un mauvais souvenir par rapport à mon père. À cause de ce qu’ils lui ont fait surtout. Après, ça, ça n’engage que ma famille aux Comores. C’est une expérience personnelle, je ne veux pas généraliser. Il s’est saigné, il a économisé, il a fait beaucoup de sacrifices pour faire le Grand Mariage et, quand il est allé là-bas, il est tombé malade. Il était diabétique. Enfin, on a su qu’il était diabétique une fois qu’il est revenu… Mon père est costaud. Il devait faire quatre-vingt-cinq kilos et s’il en faisait quarante-cinq le jour de son Grand Mariage, c’est un miracle… Il ne tenait pas debout ! Quand tu vois des cassettes où ils l’exposent comme un vulgaire jouet… C’est pour cela que j’en garde un mauvais souvenir. Il est resté trois mois et une fois qu’ils ont eu fini, ils l’ont jeté comme de la vulgaire marchandise dans un avion. J’ai la rage ! Tout cet argent, cette masse financière qui est envoyée, ça contribue, mais au détriment de quoi, de qui ? Je crois que c’est la question… Nourrir un village pendant une semaine, qu’est-ce que tu as fait de beau ? La religion dit de faire le zakat, c’est à dire donner à ceux qui n’ont pas ! Le Grand Mariage, je crois que c’est une coutume qui doit être abolie. On est en 2003 ! Ils limitent les dépenses mais tu vois qu’il y a une surenchère à chaque fois. Tu sais comment ça marche : toi pour ton mariage tu as eu deux cent mille francs d’or, tu as mis deux cent mille francs d’or, trente-six vaches, vingt-deux moutons, alors moi je veux trente-sept vaches, deux cent dix mille francs d’or… Comme on dit chez nous, c’est “tout dans la dégaine.” Voilà, moi je suis contre. De toute façon, je pense que ça va être de moins en moins central, une fois que les continents autour ne financeront plus… Mon père ne dit pas qu’il est déçu mais on a vu comment il est revenu la première et la deuxième fois aussi. Il a eu un suivi médical et psychologique à son retour… Quand tu épargnes, tu épargnes, tu envoies, tu envoies, que tu vas voir et que là-bas, ils ont mangé ton argent, qu’ils n’ont rien fait… Il ne m’en a jamais parlé mais je pense qu’il a été déçu parce qu’il a été trahi par les siens. Ce ne sont pas les miens. Dans mon éducation, c’est l’honneur, la parole qui est importante. » Ali Ibrahima p75-77

« Quand Ibrahim Ali s’est fait tuer, il y avait mes deux petits frères, Soulé et Assani. Il y en a même un qui a fait le mort parce que ça tirait de partout. Soulé s’est allongé, comme ça. Le gars s’approche, le colleur d’affiche du Front National, et lui ne bougeait pas. Le gars part, il se relève. Et quand le gars a tiré sur Ibrahim, c’est lui qui était derrière encore. Ça a tiré de dos, derrière le dos ! Ils ont touché un jeune, voilà. Pourtant ces jeunes-là, je les connais tous, ils n’étaient pas comme les jeunes de maintenant qui foutent le bordel. Non, ça n’a aucun rapport, c’était des jeunes qui allaient à l’école, des jeunes qui voulaient réussir dans le rap. Ils sortaient d’une répétition, ils voulaient juste rattraper le bus ! Et le Front National, ils s’en foutaient complètement. Ils n’étaient pas politiques ces jeunes-là. Maintenant, ils le sont. Non, ils ne savaient même pas que c’était des colleurs d’affiche du Front National. Ils passaient, ils étaient beaucoup, ils cavalaient. Les autres ont dû avoir peur. Ils ont vu plein de petits Noirs et voilà, ils ont commencé à tirer de partout. Le plus grand avait dix-neuf ans. Ainsi va la vie. Ibrahim Ali est tombé là. Il avait dix-sept ans, maigre, calme, et c’est sur lui que c’est tombé, voilà. En ce moment, il y a le procès du collègue de Mesrine et ils demandent vingt ans, vingt ans de prison pour un mec qui a fait des braquages mais qui n’a pas tué. Il n’a même pas fait tomber une goutte de sang ! Vingt ans, et pour un homme qui tue un petit de dix-sept ans, ils ont demandé quinze ans. C’est là que je me dis que la justice, c’est bidon. Une personne comme ça, si on applique la shariah, on le fusille ! Mais nous, on cherche un tas d’excuses… C’est comme le jeune qui vole, il n’a pas d’excuse ! Il a volé, il faut lui couper la main, il ne le fera plus. Chaque fois qu’il y a un meurtre d’un jeune par un flic ou quoi, que ce soit à Paris ou à Lyon, les jeunes se révoltent. Non, les jeunes ici sont très très bien. Il y a des gens qui vivaient dans notre quartier qui voulaient se révolter en brûlant la Logirem, en brûlant le centre social, en brûlant la poste, le commissariat… C’est que c’est dur. Après, il y a les journalistes qui posaient la question : « Alors, vous ne vous révoltez pas ? Pourquoi est-ce que vous ne faites pas comme à Lyon ? » Brûler les voitures, vous voyez un peu ! Eux, du petit, ils s’en foutaient, ce qu’ils voulaient c’est la place et filmer. Non, Ibrahim a été tué, il fallait que le meurtrier soit jugé, qu’est-ce qu’on pouvait faire de plus ? »
Issouf ibrahima p100-101

« Je suis venue en 97 vivre ici. Je suis repartie en 98 aux Comores pour le mariage de la fille de mon oncle Attiki, puis je n’ai pas pu y aller pendant trois ans parce que, financièrement, ce n’est pas facile, surtout le billet. En décembre dernier, j’y suis retournée pour le mariage de la fille de ma grande sœur avec le petit. Mon oncle et ma mère ont pleuré dès qu’ils m’ont vue ! Mon oncle était devant le portail, lui était tellement impatient qu’il attendait dehors ! Donc il a pleuré, vraiment, tu le verras dans la cassette. Il a pleuré comme tout ! Heureusement tout le monde a apprécié, ils ont dit : « Elle n’a pas changé, elle vit en France mais elle n’a pas pris le cœur des Français, des Européens… Elle est toujours Hamida. » Parce qu’en France, c’est vrai, c’est toi, ton mari et tes enfants… Et puis, je suis allée là-bas simplement, sans les tissages comme font les autres. Aussi, en descendant de l’avion, j’ai mis une jupe longue, comme d’habitude parce que je ne m’habille jamais court, et puis j’avais le pagne sur moi, par respect, parce que, déjà, j’ai des grands enfants. J’allais marier ma nièce et c’était moi l’actrice principale alors imagine si j’étais descendue avec un pantalon, ça aurait été mal vu ! Il y avait des gens qui testaient, qui croyaient que je ne les reconnaîtrais pas. Mais les petits enfants que j’avais laissés quand ils avaient deux ou trois ans, je les reconnaissais quand même. Ça leur a fait plaisir ! « Elle ne m’a pas oubliée celle-là ! Elle sait que je viens de tel village, que ma mère est telle, mon père untel… », tu vois ? « Ah ! Elle n’est pas venue la Française qu’on attendait ! » Et ils ont remarqué aussi que mon fils, qui est parti quand il avait un an, il a mangé les bananes au coco comme tout le monde. Il a mangé le riz, les bredmafan et les madaba comme tout le monde, et il parlait le comorien ! Eux, ça leur a fait plaisir, c’est-à-dire que je ne leur ai pas posé de problème, surtout le petit. Ils ont dit : « On n’a pas eu le temps de faire la moustiquaire pour le petit », j’ai dit : « Oh ! Laissez-le à l’air libre ! C’est son pays, c’est comme ça. » En plus, il faisait tellement chaud qu’on dormait sur la véranda donc ils étaient étonnés : « Quoi ? Hamida dort dehors plutôt que de dormir dans sa belle chambre… ! » Tu vois ? Des choses qu’ils voulaient remarquer. Ils guettaient pour voir un peu. Ils cherchaient, mais ils n’ont rien trouvé, au contraire ! Ils ont dit : « Ah ! Elle est venue mais elle n’a pas changé ! » On a un gardien qui a fait des sanitaires à lui, un endroit où on se douche aussi, bien sûr en paillote, et donc le matin, il faisait tellement chaud que je voulais prendre ma douche dans cette paillotte. Et puis il y avait une femme qui était là, elle était étonnée quoi, tellement étonnée qu’elle ne s’est pas retenue, elle a dit : « Oh ! Je croyais que tu ne ferais pas des choses comme ça parce que tu viens de France ! » Et mon oncle qui m’a élevée a été remercié aussi, ça fait une fierté à ma mère et à mon oncle. » Hamida Msa p108-109

« Les conditions de vie dans les quartiers Nord ne sont adaptées pour inculquer à un enfant des valeurs autres que le quotidien de circonstances. Ici, la seule valeur qu’ils peuvent défendre, c’est le football de Zidane. Zidane a bien réussi au football mais, malheureusement, il n’y en a pas mille Zidane en France. Il y a eu un Kopa, il y a eu un Platini et puis il y un Zidane. C’est ça qu’ils n’ont pas compris. Ils croient que la vie est facile ! Ici, quarante à cinquante pour cent de jeunes sont au chômage. Dans ce quartier le matin, vous ne verrez personne, mais, l’après-midi et le soir, c’est actif parce que tous les jeunes à partir de dix-sept ou dix-huit ans sont là, en train de bouger à droite à gauche. Ils ne vont pas à l’école. Ils n’ont pas de travail. Allez inculquer des valeurs à un enfant qui fréquente ce milieu-là, qui n’a pas de vrais repères, ce n’est pas facile ! Mon mal à moi, c’est de rester ici. Parce qu’en envoyant mes enfants en France, c’était pour qu’ils fassent des études, pour qu’ils réussissent, mais je sais bien que sur le plan intellectuel je suis limité dans ma démarche. Je sais que des fois je crie. Je crie et même plus ! C’est pour cela que je fréquente très peu de gens. Au niveau des Comoriens, on se parle très peu ou bien les gens parlent comme s’ils étaient sur la place publique aux Comores, et je ne suis pas d’accord pour vivre en vase clos et dans le communautarisme. Je suis là et je suis français, je dois participer à la vie active de la société française. Je ne peux pas me comporter tout le temps comme comorien et ne vivre que comme un Comorien. De la façon dont les choses sont faites, nos enfants ne peuvent pas comprendre leurs parents. Donc il n’y a pas de continuité au niveau des valeurs, au niveau des générations. La transmission de la culture n’est pas assurée. Le père peut toujours crier en disant : « Chez moi, c’est comme ça ! », mais l’enfant ne peut pas comprendre, son père est en train de lui raconter des choses qu’il ne peut pas ni sentir ni voir à l’extérieur, donc il y a décalage qui risque de provoquer des déchirures familiales. Une rupture lente s’opère à l’intérieur de la diaspora. Le problème de l’éducation, c’est que le parent veut éduquer comme il a été éduqué lui-même dans le pays. Il a des valeurs qu’il veut défendre ! Mais l’éducation dépasse le cadre familial dans un environnement multiracial comme celui-là, parce que l’enfant n’est plus l’enfant qui reçoit une éducation uniquement de ses parents. Il a son environnement rapproché et l’environnement plus large. Il reçoit d’autres valeurs et il faudra qu’à un moment ou à un autre il puisse faire la synthèse de toutes les influences extérieures qu’il reçoit. L’approche qui a été faite ici en France c’est une approche uniquement pour les enfants. C’est nécessaire mais ce n’est pas suffisant ; ça crée des déchirures au niveau des familles. Ceci a pour résultat ce que nous connaissons au niveau de l’échec scolaire, au niveau de la violence en cité. Parce que, pour l’enfant, entre le milieu familial, la maison, le quartier et dehors, il n’y a pas cohérence. Comment faire pour qu’il y ait cohérence ? Moi je réfléchis. Même si, dans mon trou, je ne risque pas de peser beaucoup, je compte prendre quelques initiatives pour essayer de faire quelque chose. Cette situation me touche profondément. Mes enfants, même s’ils vivent avec moi, ne sont pas à l’abri de ces influences nocives. Dans ce quartier il y a beaucoup d’immigrés, il y a des Comoriens, il y a des Gitans, il y a des Arabes et d’autres Africains. Au niveau des Arabes, il y a des Marocains, des Algériens et des Tunisiens. Au niveau africain il y a des Sénégalais et des Congolais. Et chacun vit de son côté. Le centre social, tel qu’il est conçu et fonctionne, ne permet pas l’intégration et l’échange culturel. Les associations qui se sont développées, en dehors du foot, n’ont pas donné des bons résultats. L’échange culturel c’est d’abord la connaissance de l’autre, c’est accepter son voisin. S’il n’y a pas ça, il n’y a pas tolérance, il n’y a pas débat et il n’y a que de la violence. L’intégration et l’insertion des immigrés passe par des conditions d’habitat et de vie supportables et pouvant permettre à chacun, en fonction de ses compétences, de trouver du travail sur le marché de l’emploi sans discrimination. Ce combat passe aussi par le dialogue et l’échange. Tant qu’on n’accepte pas son voisin dans sa culture, qu’on ne le respecte pas dans sa personnalité, qu’on ne connaît pas ce qu’il est réellement, ce qu’il représente, les valeurs qu’il défend, il n’y a pas de tolérance. Au contraire on assiste au cloisonnement de nos cités. Ces quartiers sont des nids d’agitation sociale ! On peut avoir tous les excès de la vie, parce qu’il n’y a pas du tout d’intégration. Les habitants sont souvent rejetés et cloisonnés dans leur précarité et tout le mouvement associatif créé dans ces cités ne permet pas de relancer les échanges interculturels. Mes enfants, même s’ils sont bien intégrés, savent bien que la vie que je suis en train de mener ici ce n’est pas ma vie. Ils ne m’ont jamais connu comme ça. Ils ont connu leur père très actif, travailleur et qui s’imposait partout. La vie qu’ils ont eue aux Comores, ce n’est pas ça. Nous sommes en train de vivre comme des clochards ! Pour cela, si j’arrive à trouver du travail à Paris ou ailleurs, je n’hésiterai à aller m’y installer. Marseille, non. À Marseille, partout où je passe, on me dit avec ironie que je suis trop qualifié ou trop compétent. Un jour, j’étais convoqué par le dispositif Pôle 13 pour assister à une réunion entre les entreprises de la zone franche de mon quartier. Quand ils ont vu mon c.v., ils ont dit : « Non, on n’aura pas assez d’argent pour te payer. Tu es trop qualifié, trop compétent. » La même réaction je l’ai eue quand un collaborateur de l’adjoint au maire m’a reçu. Il a sursauté à la lecture de mon c.v. et m’a dit : « Là, il faut monter à Paris, parce qu’on ne peut rien vous proposer ici. » Dans cette ville, on est habitué à avoir des Comoriens qui n’ont aucune qualification, qui cherchent des petits boulots de plongeurs ou de matelots sur les bateaux, des métiers non qualifiants. Mais quand ils se trouvent devant des gens qui sont autant qualifiés, si ce n’est plus qualifiés qu’eux, ça tique beaucoup les responsables. On ne peut que s’étonner que, dans cette première ville comorienne où vivent plus de 70 000 Français d’origine de ce pays si lointain, les cadres qualifiés soient mis dans des placards, mêmes s’ils ont été formés et diplômés dans les écoles et universités françaises. Ce rejet ne favorise ni l’insertion, ni l’intégration de cette partie de la population française qui pourtant vote et paie ses impôts. »
Abdallah Msa p121-125

« Mon grand frère s’est rangé, ça y est. Il est à l’armée. Je n’aime pas spécialement ça mais je préfère que de le voir tous les jours dans la rue, comme un “ posterman ”, cloué au mur à observer tous les passants comme ça ! Il est croyant, mais je pense que c’est parce qu’il ne traîne qu’avec des croyants… Je pense que, d’un côté, il a été un peu poussé à ça pour se faire intégrer, parce qu’il ne pouvait pas rester avec ses amis et ne pas croire. Tous ses copains ce sont des musulmans, des Algériens, des Tunisiens, des Comoriens, et il a connu la religion comme ça. La culture qu’on a reçue depuis notre enfance nous pousse à être ce que l’on est maintenant mais, bien sûr, il y a l’influence de l’extérieur. Ma mère nous a envoyés une seule fois dans une école coranique. On est restés une semaine, on n’a jamais parlé comorien, on n’a jamais appris à faire la prière, jamais ! Mon frère, les garçons avec qui il reste ce ne sont pas des intégristes ou des extrémistes mais voilà, ils sont dans la religion quand même ! Je ne sais pas s’ils font le ramadan pour oublier d’avoir volé ou fumé, je n’en sais rien… Franchement c’est un privilège d’avoir un frère comme ça, parce qu’il voit comment je m’habille tous les jours, il voit que j’ai un copain et il ne m’a jamais menacée. Il me laisse. Il ne me fait pas de réflexions. Je vois des filles dans le quartier, elles ont des frères qui sont croyants et c’est l’horreur ! Si elles ne pensent pas la même chose qu’eux, elles se font tabasser ! J’ai une copine, Rimme, c’est une Algérienne, elle est obligée de faire le ramadan, elle est obligée d’y croire, de faire la prière, parce qu’il y a son père à côté qui la tape si elle ne respecte pas ce qui est écrit dans le Coran. Elle se fait aussi taper par ses grands frères. Les garçons, c’est supposé être les deuxièmes papas de la maison, il faut qu’ils fassent comme papa ! Mon frère fréquente beaucoup la communauté comorienne. Peut-être qu’il s’est senti obligé parce que le papa n’était pas là, il a fallu qu’il soit le papa et surtout pas un papa athée ou un papa qui ne pratique pas ! Moi j’ai eu le choix. Dans mon cercle d’amis, il y a des musulmans, des chrétiens, des juifs, des athées… Il n’a pas fallu tout de suite que j’enfile ce masque pour pouvoir me profiler, être bien vue… La dernière fois avec Samira, on était devant sa porte au Panier et il y avait des petites filles qui traînaient, apparemment ce n’était pas des musulmanes mais des Françaises, et il y avait des Algériens avec des petits Comoriens qui leur jetaient des pierres ! Ils devaient avoir dix, douze ans, pas plus. Ils les traitaient de « payottes », payotte ça veut dire « sale française. » Quand on était petits, c’était la pire des insultes ! La pauvre Samira, elle se fait toujours embêter et traiter de « payotte » ! Quand on lui demande son nom : « Samira »
- Samira ? C’est quoi ça ? (Elle est tunisienne…) – Ah ! Tunisienne ! Tout de suite le ton baisse ! N’importe quoi ! En fait, si on ne veut pas se faire embêter, il faut être soit Noir, soit Arabe, soit avoir des gros bras. Quand il y a des filles, des « payottes” qui passent en jupe avec des talons, les mecs les sifflent, les traitent de tous les noms, ça me dégoûte ! Des fois j’ai envie de crier, de les insulter, mais je vais me faire casser la figure… Ils ne comprennent rien. Ils se croient malins parce qu’ils sont plus forts que les autres mais ils ne se rendent pas compte à quel point ils peuvent être petits ! Moi je suis plutôt athée. J’ai fait l’école coranique, pendant un ou deux mois, mais le fundi me tapait dessus. C’était un tyran ! C’était une femme ! Une Comorienne qui s’est mariée avec un Français et qui a eu des métisses. Pour se racheter, elle donnait des cours à l’école coranique ! Elle mettait la djellaba, le voile, les gants, extrémiste dans son truc ! Elle ne me donnait pas envie de connaître ma culture, ma religion… Après une semaine, on l’avait dit à notre mère et elle nous avait enlevés de là. C’est dommage. J’aurais pu apprendre, avoir un meilleur jugement même sur ma religion parce que, d’un côté, je ne connais pas grand-chose. J’en vois, elles sont fières de leur religion, de leur coutume, franchement je ne comprends pas. Jusqu’à maintenant, d’après ce que j’ai vu, il n’y a rien de beau, d’honorable. Cette espèce de soumission des femmes qui ne doivent rien faire, rien dire, alors que le grand frère lui, a le droit de faire ce qu’il veut, même insulter sa grande sœur… Le garçon a plus le choix. Je trouve qu’il n’y a rien de beau. Ça vient aussi du fait que je sois athée. Je respecte les personnes qui croient mais je pense que c’est une forme d’aliénation, que c’est facile, quand il y a quelque chose qui se passe, de masquer ça sous la religion, sous des phénomènes divins. Il y a une forme de déresponsabilisation, ça m’énerve ! Ma mère elle me tue. Quand il y a une guerre, elle dit : « C’est Dieu qui l’a voulu », des phrases comme ça… Moi je lui dis : « Maman, s’il y a une guerre, ce sont les hommes qui l’ont voulu ! » »
Asanad Ibouroi p137-140

De Grande Comore
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