« Je suis né en Guinée dans la préfecture de Fria le 27 décembre 1980. Au début, la ville de Fria était une ville subventionnée par Péchiney. La France exploitait une usine d’aluminium. On avait plein d’avantages par rapport aux autres préfectures du pays.
Même par rapport à la capitale, Conakry. Tu pouvais vivre sans te plaindre. C’est-à-dire qu’on ne connaissait pas de coupures d’eau, de courant, ni rien. Pourquoi ? Parce qu’il y avait des experts blancs qui travaillaient. Leur goutte de bonheur se versait sur la population. On en profitait. La plupart des enfants de Fria, des années 1960 jusqu’en 1990, ont reçu une bonne éducation. Il y a quelques années, si tu me disais : « Quittes Fria, va aux Etats-Unis ou en France pour vivre », je t’aurais répondu : « Tu ne m’aimes pas ». Je me plaisais trop là-bas, je vivais à l’aise. Je ne voyais pas pourquoi quitter cette ville pour aller ailleurs. J’ai ma famille, une maison, je pars à l’école, j’ai mes rêves. Pour moi, tout était centralisé sur cette ville. Je disais : « Je pars à la fac. Je fais des études. Je reviens. Je bosse ici. » Mon père a bossé là-bas, des cousins, des cousines, des amis, des oncles. Je peux dire tous mes proches. Notre vie est reliée à cette usine. Par contre, quand mon père a pris sa retraite, cela a commencé à « poiroter » un peu. L’usine ne marchait plus aussi bien. Quand la génération de mon père a quitté l’usine, il y a eu une génération nouvelle, un peu plus expérimentée, qui avait fréquenté les bancs de l’école. Donc les arnaques que mes parents subissaient à l’usine, quelqu’un d’expérimenté va dire : « Ça ne marche plus ». Par exemple, un travail qui est complètement contradictoire par rapport à ce que tu touches. Sans compter que l’usine avait aussi ses relations avec le gouvernement. Chacun tirait son coup et le partage n’allait certainement plus. Puis les Français ont bougé de là-bas. Cela n’a pas fermé totalement, mais la production a ralenti. D’après les nouvelles, cela a repris de nouveau. Seulement, la vie n’est plus comme auparavant. En grandissant, je peux dire que je suis devenu un rebelle. Avant même de quitter le pays pour le Sénégal, j’en avais marre du système que le gouvernement imposait. J’en avais marre de vivre une vie où je suis là, actif, et on me met dans une population inactive. J’en avais marre de ne pas travailler. Avec mes amis de la fac, on dormait toute la journée dans notre chambre. Le lendemain, on allait à la fac, il n’y avait pas de profs. On restait dans l’amphi, on ouvrait la bouche à avaler le vent. C’était naze. Mes parents m’ont dit : « Il faut aller étudier ailleurs. » J’en avais marre de voir cette société bloquée. J’en avais marre aussi de me comparer. Par exemple, je regarde la télé, je vois un jeune Français ou un jeune Américain de mon âge et qui dit : « Je dirige telle boîte, je bosse ici, je fais ceci. » Pourquoi pas moi ? Je ne pouvais pas continuer ma vie comme cela.
Il y a des milliers de jeunes qui sont dans la même situation que moi en Guinée. Ceux qui n’ont peut-être même pas la chance de sortir du bled, si tu les trouves là-bas, tu vas te dire que ce sont des rancuniers ou des personnes devenues aigries. Mais c’est le système qui les a rendus comme cela. Tu es là, tu as un père de soixante-dix ans qui a déjà dépassé l’âge de la retraite, il a plus de dix-huit gosses sous son toit et il préfère aller travailler. À la fin du mois, il achète deux sacs de riz et il te jette cela comme à des animaux. Tu manges et tu te tais là-bas. En plus, c’est un gouvernement de corruption. La caisse, c’est nib. C’est une boîte noire. Tout le monde en a, pas seulement le président. Tu piques et tu le mets dans ta poche. Qui te demande ? Personne. Si cela continue comme ça, le bateau coule. On est tous dedans. On perd. Alors tu vois que ton avenir est en jeu. Ceux qui sont déjà devant, ils ont fini leur vie. Soit ils quittent et ils nous laissent reprendre à zéro. Soit je me barre et je les laisse. C’est à eux de voir.
Finalement, fin 1997, je suis parti au Sénégal pour une formation en comptabilité-gestion. J’étais à Dakar, dans un Institut de formation professionnelle. J’y ai suivi une formation de trois ans. J’ai beaucoup aimé la ville. C’était très agréable. Je peux dire que c’était une ville démocrate. Au Sénégal, j’ai cherché à avoir des visas pour venir en France ou aux Etats-Unis et continuer plus loin mes études. J’ai cherché pendant quelque temps. Cela ne marchait pas. Mes parents m’ont dit de revenir. Je suis retourné au bled, mais je ne m’y retrouvais plus. J’avais une autre vision. Un pays voisin plus ouvert, le Sénégal, a déjà pris un grand pas d’avance. Et en revenant, je faisais marche arrière. La Guinée, le premier pays black à avoir pris son indépendance La Guinée accède à l’indépendance [1] Le 2 octobre 1958 après son refus d’agréer au projet de communauté franco-africaine imposé par le président français Charles de Gaulle. Ahmed Sékou Touré en devient le président.
[2] En novembre 2001, est adoptée par référendum, à 90 % des suffrages, une réforme constitutionnelle autorisant le président Lansana Conté à briguer un nouveau mandat. Ce dernier passe de cinq à sept ans et le nombre de mandats n’est plus limité.
[3] Parti du Renouveau et du Progrès.
Dans la frontière
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Le Récit d’Haby
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