« Quand j’en parle, cela vient de nouveau »
« Permettez-moi, à travers ces lignes, de vous expliquer les calvaires que j’ai vécus avec ma famille pendant les événements entre le Sénégal et la Mauritanie en Avril 1989 . Je suis Mauritanienne de père et de mère. Je suis Peule et noire. Ce critère d’appartenance a un goût ethnique de couleur de la peau qui m’a valu d’être déportée au Sénégal à partir de Nouakchott. Sort qu’ont aussi subi les autres membres de ma famille. Un soir du mois de juin, après avoir expulsé tous les Sénégalais de Mauritanie, le gouvernement s’est retourné contre la composante noire du pays. À la date du 13 juin, en sortant du lycée de jeunes filles, j’ai été interpellée par une patrouille de police avec d’autres de mes copines. On nous a demandé nos pièces d’identité et nous avons été conduites au commissariat de police pour une vérification d’identité. Les policiers qui nous ont arrêtées étaient des Maures noirs à l’exception du commissaire qui était un Maure blanc de type arabe. Nous étions un peu plus d’une dizaine lorsque le commissaire a déchiré nos papiers mis à part ceux de nos copines qui étaient Maures blanches. Ensuite, les policiers nous ont isolés chacune pour enquêter sur notre identité. C’est là que les tortures ont commencé. Ils nous ont appelés chacune notre tour. On m’a emmené dans un bureau et on a commencé à me poser des questions auxquelles je répondais. J’étais épuisée. J’avais faim et soif. Je voulais uriner. Ils m’ont empêchée d’uriner et m’ont menacée de mort si je ne pouvais pas me contenir. Je me suis urinée dessus et les policiers étaient énervés par cela : ils m’ont ébouillanté le bras avec du thé… »
C’était là. On m’a brûlé le bras. Ils m’ont entaillé le bras avec un couteau. Ils m’ont giflée à plusieurs reprises…
« À la fin de l’interrogatoire, le commissaire m’a dit que je devais quitter le territoire mauritanien ainsi que toute ma famille. Les policiers ont détruit tous mes papiers ainsi que ceux de ma famille pour ne pas laisser de traces de la déportation qui avait lieu le lendemain. Le 14 juin, nous avons été déportés au Sénégal par pirogue. »
C’était vers cinq, six heures du matin. Nous avons pris un camion militaire pendant une demi-journée de Nouakchott jusqu’à Rosso-Mauritanie. Pour aller au Sénégal, on a traversé de Rosso-Mauritanie à Rosso-Sénégal. La traversée du fleuve Sénégal a duré une demi-heure qui m’a paru une éternité.
« Un bout de métal de la pirogue m’a gravement blessée au tibia. »
Je suis tombée et je me suis fait mal au tibia, cela saignait. Tu as vu ? Regarde, j’ai une cicatrice. Je préfère le lire car quand j’en parle cela vient de nouveau…
« Une fois à terre, ils m’ont tabassé et un homme m’a poignardée. »
Tu as vu ? Regarde la cicatrice. Tu as vu ? Tu as vu que cela, c’est réel. Je ne connaissais pas là où je vais. Je ne savais même pas que j’étais au Sénégal parce que j’étais très petite. J’avais quinze ans. Maintenant, j’ai vingt-six ans, vingt-sept ans. Quand je suis arrivée au Sénégal, c’est la Croix-Rouge qui nous a accueillis. Attendez…
« Je suis accueillie avec certains de mes compatriotes par la Croix-Rouge. Un peu de réconfort moral dans cette désolation. C’est là que j’ai appris le décès de mon père. »
En fait, je ne suis pas sûre qu’il soit mort. Toute ma famille a été disloquée par le mouvement de foule.
« Après un petit repos, j’ai été transférée par la Croix-Rouge à Dakar, au camp militaire de Batrin. Je suis restée là pendant une semaine, sans aucune nouvelle de ma famille. Après ce calvaire, j’ai été emportée avec tous mes compatriotes au camp de réfugiés de Thiès. »
« Tu es dans ton pays et eux, ils ne veulent pas te délivrer de papiers »
Je suis restée au Sénégal de 1989 jusqu’en 1992. En 1992, le Sénégal a négocié avec les autres pays africains pour dire qu’ils ont réconcilié tous les Mauritaniens. Donc, on a ouvert les frontières. Tu peux partir sans problème. Mais ce n’est toujours pas cela… Je n’arrivais pas à rester en Mauritanie parce que j’avais toujours des problèmes de papiers. J’avais un extrait de naissance caché là-bas que j’ai toujours gardé sur moi. Mais les autorités ne voulaient même pas que je reste dans le pays. On nous a rapatrié, mais les noirs, on ne leur donne pas de travail. Ils restent dans la maison des Maures blancs. C’est toi qui fais le travail domestique de la maison, la couture. C’est toi qui fais le linge, tu grilles le mouton, tu amènes les enfants…
Au Sénégal, j’ai vécu le même problème. Je ne travaillais pas. J’étais fatiguée. Tu sais, c’est difficile. C’est pire même que la Mauritanie. Surtout pour quelqu’un qui n’est pas né au Sénégal, qui n’a pas de papiers. Pourtant avec le Haut Comité aux Réfugiés , j’ai ma carte de réfugié. Je peux vous la montrer. En France, au moins, ils t’aident. Ils te donnent des Assedic. Ils te donnent à manger. Quand tu es malade, on te soigne. Mais au Sénégal, c’est différent. Il y a des Africains comme nous. Tu peux aller chez eux. Tu peux manger, tu peux dormir sans problème, mais tu n’as pas de ressources. Tu n’as pas les moyens. Vous savez, ce qui se passe en Afrique, c’est dur.
Et moi, je ne voulais pas rester au Sénégal. À chaque fois, je retournais en Mauritanie, mais tout le temps, j’ai des difficultés, j’ai des problèmes. Tu es dans ton pays, et eux, ils ne veulent pas te délivrer de papiers. C’est dur. On ne te laisse pas faire tes études, on ne te laisse pas la paix, on ne te laisse pas la liberté. Ce n’est pas un pays de démocratie, vous le savez. Je n’ai pas voulu partir, c’est eux qui m’ont obligé à partir. Non, non, je n’ai pas décidé de partir en Europe. Je partais, je ne savais pas où j’allais, mais je partais pour avoir la paix, la protection. Tu prends ta valise, tu ne sais même pas là où tu vas. Peut-être, c’est le Bon Dieu qui a guidé mes pas jusqu’ici. Je n’ai pas décidé de venir en Europe.
« Marseille, cela fait partie de quel pays ? »
J’ai quitté la Mauritanie en décembre 2000 et je suis arrivée ici en janvier 2001. En Mauritanie, tout le temps je me suis cachée pour ne pas rencontrer de policiers. Toujours tu es enfermée dans les maisons. Si tu sors, tu te caches pour que personne ne te voie. Alors, je suis allée jusqu’à Nouadhibou . Tu connais Nouadhibou ? Il y a un grand port là-bas. Un très grand port avec des bateaux de pêche. Il y a des rivières qui vont jusqu’à Nouadhibou. J’y suis allée avec des pirogues. J’ai fait des escales. Parfois une semaine, deux semaines. À Nouadhibou, il y a de grands bateaux qui vont vers l’Europe, le Maroc, l’Espagne. J’ai rencontré un homme que je connaissais. Il m’a aidé. Il m’a donné mille cinq cents francs français parce que je lui ai expliqué mon problème. Alors, de Nouadhibou, j’ai payé les gens qui travaillent dans des bateaux. J’avais mon argent. J’ai gardé sept cent cinquante francs sur moi. Après, avec les autres sept cent cinquante francs, j’ai dit : « Je n’ai que cela. Vous allez m’emmener ? Je vous donne en plus les bracelets que j’ai sur moi. » Le monsieur m’a dit : « Il n’y a pas de problèmes, mais attention, parfois, on nous arrête, il y a des contrôles. »
On nous a mis dans les cales. Il n’y a pas de lumière, il n’y a rien du tout. Tu n’as pas envie de manger. On a fait presque treize jours comme ça sur la route avec trois escales. Le bateau, il s’arrête, mais moi, je ne sais pas où il s’arrête parce qu’ils ne voulaient pas que je sorte. Il y avait des gens comme moi. Des hommes, des femmes, des Mauritaniens, des Maliens, des Mozambicains et d’autres ethnies de pays d’Afrique qui ont les mêmes problèmes, les guerres et tout ça… Ils ne voulaient pas que l’on mette trop de lumière. On en mettait un peu. On mangeait, mais c’était des boîtes de conserve parce qu’il n’y avait pas de repas. C’était dur, je te dis. Moi, j’étais complètement lasse, mes jambes gonflaient. Il y a un blanc qui m’a dit : « Il faut prendre les oreillers et tu poses tes pieds dessus. » J’étais épuisée. Parce que pendant ce long temps-là, tu ne sors pas, tu es dans le bateau… Est-ce que l’on va te tuer ou est-ce que tu vas mourir ? Tu ne sais pas.
En arrivant à Marseille, j’ai demandé : « Marseille, cela fait partie de quel pays ? » On m’a répondu : « La France. » J’ai dit : « Je parle Français. C’est là que je dois descendre. Je veux descendre même si on me tue. Dans d’autres pays, je ne veux pas aller parce que je ne parle pas. Je ne comprends que le Français, donc, vous me laissez ici. » En sortant sur le port de Marseille, on nous a donné des tenues. Des habits de marin. Ils nous ont donné ça pour qu’on puisse se cacher. J’étais malade. On m’a dit : « Tu dois aller à la police dire que tu es malade. » J’ai dit : « J’ai peur de retourner au pays. Il faut me laisser comme cela. » Je suis restée quinze jours à Marseille. Le premier jour, je suis sortie du bateau et j’ai dormi dehors parce que je ne savais pas où aller. Le lendemain, j’ai rencontré une personne qui m’a emmené chez lui. Il m’a vue. J’étais allongée dehors. « Qu’est-ce que vous faites là ? Vous êtes malade ? Pourquoi êtes-vous dehors ? »
« Je suis malade, je suis fatiguée. »
« Vous habitez où ? »
« En Mauritanie. »
« De Mauritanie jusqu’ici, comment as-tu fait ? »
J’ai commencé à lui raconter mon histoire. Il m’a dit : « Je vais t’héberger, mais ne dis pas que c’est moi qui t’ai hébergé. »
« Tu fais tout Paris que tu connais très bien parce que tu es dehors »
Quand je suis arrivée à Paris, le premier jour, je suis partie à Médecins du monde. Je me rappelle très bien, c’était au métro Parmentier. J’ai dit que je voulais être réfugié parce que j’étais Mauritanienne et que j’avais des problèmes. Ils m’ont présenté une assistante sociale. Elle m’a fait un papier. Elle m’a dit : « Où avez-vous mal dans les jambes ? » Après, elle m’a emmené dans un centre qui se trouve Place d’Italie et qui aide les gens qui n’ont pas de papiers, qui n’ont pas de CMU. « Ils vont te prendre pour te soigner. » Ils m’ont fait des radios et m’ont donné des comprimés pour mes pieds. Ils m’ont envoyé chez un kiné qui m’a massé les jambes parce que j’étais trop malade. Ensuite, ils m’ont donné une adresse pour la Croix-Rouge. Je me rappelle. Je suis descendue entre Colonel Fabien et… C’est dans Paris, en tout cas. J’ai trouvé les assistantes sociales là-bas. Ils m’ont demandé : « Comment vous avez connu ici ? » J’ai dit : « C’est un hôpital qui m’a dit de venir ici. » « On va vous donner des tickets. À Tolbiac, il y a un service social des immigrés. » Je suis allée à Tolbiac. Ils m’ont encore donné une adresse, rue d’Aragon ou Place de Clichy, où se trouve France Terre d’Asile. Là-bas, ils m’ont dit : « Ici, c’est le bureau des accueils, mais demain, à sept heures du matin, vous allez boulevard Sérurier pour vous domicilier là-bas. » Quand je suis arrivée, ils m’ont demandé si j’avais une identité ou quelque chose. J’ai dit : « J’ai une carte de réfugié depuis le Sénégal. » Ils m’ont dit : « Vous allez à la préfecture, rue d’Aubervilliers. C’est une préfecture pour l’asile. » Là-bas, ils m’ont donné un rendez-vous et m’ont dit de revenir très tôt le matin. J’y suis allée à quatre heures du matin. Je me suis endormie dehors avec des milliers de personnes qui attendaient pour les inscriptions. À la préfecture, ils ont pris mes empreintes des mains et m’ont donné un récépissé d’un mois. Ils m’ont aussi donné des formulaires. « Vous allez écrire votre histoire et vous la déposez à cette adresse. » C’est l’OFPRA à Val de Fontenay. Ils m’ont fait des enquêtes. « Comment avez-vous fait pour venir en France ? » Alors, j’ai raconté.
« Vous n’avez pas de passeport ? Vous n’avez pas de visa ? »
« Non, je suis venue avec un bateau. »
« Quel jour êtes-vous entrée en France ? » J’ai dit quel jour.
Après, ils m’ont donné un mois. J’ai déposé mon formulaire. Alors, j’ai demandé un hébergement. Pour l’Asile, on te donne un hébergement jusqu’à ce que tu aies tes papiers ou que l’on te rejette définitivement. Mais le monsieur qui s’occupait de mes papiers, il était très strict. Il me disait tout le temps : « Tu n’es pas prioritaire. Il y a des gens qui ont des enfants et qui attendent. » C’est pour cela que je suis arrivée chez Emmaüs parce je ne pouvais plus habiter chez des gens.
Avant, j’habitais chez des amis, à Bagnolet, à Colombes ou à Saint-Quentin-en-Yvelines… Après, je suis venue à Emmaüs. C’est dur, mais c’est quand même mieux. Ce sont des gens très bien. Les chambres sont propres, le centre est bien tenu, on mange bien. Mais c’est difficile de se lever à six heures du matin. Parce que partir à huit heures quand tu ne travailles pas, tu vas circuler dehors avec le froid. Parfois, tu prends le bus. Tu n’as même pas de ticket. Moi, j’ai plein de contraventions, mais je ne peux pas payer ! Comme il fait froid, tu vas dans les métros, tu rentres dans les centres commerciaux. Parfois, tu es dans les parcs. Tu fais tout Paris que tu connais très bien parce que tu es dehors. Tu circules, tu circules. À dix-huit heures trente, tu reviens. Voilà, c’est cela notre vie.
« Une fois, j’ai tenté ma chance. J’ai donné mon CV »
Tu n’as pas de droits, tu n’as pas de papiers à déclarer et c’est difficile de trouver du boulot. Sur mon récépissé, il est marqué : « N’est pas autorisé à travailler. » Le week-end dernier, je n’étais pas là. J’étais chez des particuliers qui m’ont demandé de venir chez eux. Tu dors avec les enfants et tu leur donnes à manger. Tu les surveilles et après, quand les parents reviennent, tu pars. On te donne ton argent. Je connais des filles qui travaillent dans des restaurants, surtout à Parmentier. La restauration, c’est trop dur. Je l’ai déjà fait, mais je ne pouvais pas continuer. On ne peut pas revenir dans les foyers à deux ou trois heures du matin. Donc, tu es obligée de dormir dehors. Ou alors tu vas à l’hôtel, mais l’argent que tu gagnes sert à payer la chambre. C’est comme si tu ne travaillais pas, c’est impossible.
Une fois, j’ai tenté ma chance. J’ai donné mon CV. Ils m’ont appelée et m’ont dit que j’allais travailler le lendemain. Ils m’ont demandé si j’avais un numéro de sécurité sociale. Ils ont relevé le numéro et n’ont même pas demandé mon identité. Je suis allée jusqu’à l’aéroport et j’ai commencé à travailler comme bagagiste. J’ai travaillé pendant vingt-cinq jours comme cela. Et puis un jour, une femme est venue me voir : « Madame vous n’avez pas de papiers, vous n’avez pas le droit de travailler. Même donner des CV, vous n’avez pas le droit. » Je lui ai dit : « Je suis fatiguée, Madame. Je ne trouve pas de boulot et je ne veux pas faire la pute dans la rue ou prendre l’argent des autres. C’est pour travailler, pour gagner ma vie. Je ne peux pas mourir comme cela dans la rue. » Ils ont arrêté le contrat. Même à Leader Price, j’ai fait une fois comme cela. Mais tout de suite, ils ont arrêté mon contrat. Je travaillais très bien. J’étais très rapide à la caisse, mais j’ai fini par être renvoyée. J’avais même commencé à cotiser pour la retraite… J’ai déposé un recours le 5 juillet. On m’a dit que la Commission des -Recours , c’est plus solide. Oui, mon histoire est réelle, mais je ne peux pas savoir car à l’OFPRA, certains mentent et ont leurs papiers et d’autres disent la vérité mais n’ont pas leurs papiers. Donc, c’est la chance. Je ne sais pas. Si j’avais mes papiers, Inch Allah !, je voudrais continuer mes études, faire une formation pour perfectionner mon Français et ensuite, l’Anglais, car je voudrais être hôtesse d’accueil, travailler dans un aéroport.
Dans la frontière
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Extrait du récit du Mamadou
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