« Des raisons à mon départ, inutile d’en chercher
Car le mot raison n’est pas approprié.
Je suis parti comme au sortir d’un rêve on entre dans un autre rêve.
C’est seulement ce matin, en retrouvant notre maison, que je me suis réveillé.
Tu me dis que je suis parti deux ans, je veux bien le croire,
Mais dans le fond je n’en ai aucune certitude.
Ta mère dormait quand je me suis levé,
Elle avait le sourire des gens qui se tiennent sur le seuil de leur maison
Pour adresser au voyageur de passage un signe d’une connivence instinctive.
Comment te dire autrement ?
Moi qui n’avais pas plus voyagé qu’un arbre,
Je sentais dans mon rêve la tristesse de l’exilé.
Il me fallait retourner chez moi.
J’ai marché sans me préoccuper ni de direction, ni de destination.
Lorsque je me retournai une première fois,
La ville n’était plus qu’un lointain souvenir.
Bientôt, je fus parmi les animaux de la forêt comme parmi mes semblables.
A l’approche d’une clairière, je sentis la chaleur d’un souffle près de mon oreille.
Un tigre s’était approché sans bruit.
On eut dit qu’il était venu me confier un secret.
L’instant d’un sursaut, j’eus le temps de le voir disparaître,
Ombre parmi les ombres.
Oh ! esprit, attends-moi !
Tout au long de mon voyage, je retrouvais ses traces de loin en loin.
Et parfois, surgissant de nulle part,
Il se dressait devant moi dans toute sa majesté.
Le visage plus doux que celui d’une mère.
Alors, je marchais à sa rencontre, sans crainte,
Avançant lentement ma main vers son flanc.
Qui es-tu ? Pourquoi me suis-tu ? Es-tu l’esprit de la forêt ?
En guise de réponse, il disparaissait aussitôt.
Mais il suffisait que je l’oublie un instant pour qu’il se manifeste de nouveau.
Nous cheminâmes ainsi de plus en plus loin dans le cœur de la forêt.
Aussi, je peux te le dire maintenant, cette forêt n’a pas de limites.
Elle s’étend vers les Quatre Orients sans jamais perdre sa densité.
Au-delà des arbres qui bordent la ville, il n’y a que la forêt sans fin.
Comment ai-je réussi à survivre dans cet environnement ?
La vérité est qu’il n’a jamais été question de survivre mais de vivre
Sans m’encombrer ni d’angoisses, ni de jugement.
J’ai mangé des fruits, des baies et des racines,
Sans savoir par avance si elles allaient me donner des forces ou bien m’affaiblir.
Plusieurs fois je fus frappé d’une fièvre violente
Qu’aucun remède connu des hommes n’aurait pu guérir.
Alors les animaux s’assemblaient autour de mon corps,
Ils le déchiquetaient avec soin.
Je sentais mon corps partir en lambeaux sous les coups de leurs dents, becs et griffes.
Etouffé par le serpent, dépecé par la panthère, vomi par la loutre, digéré par les vers,
Piétiné par l’éléphant, aspiré par la terre, je connaissais mille morts en une seule.
A la fin il ne restait de ma personne que des bribes de cheveux balayés par le vent.
Libre à toi de penser que c’est le récit d’un fou.
En réalité, c’est celui d’un homme qui revient de plus loin qu’aucun homme n’ait jamais été.
Et pourtant, j’ai été seulement derrière le rideau d’arbres qui barre l’horizon de la ville.
Ce que nous appelons notre pays n’existe pas.
Ce que nous appelons notre terre natale sera au mieux celle de notre mort.
La vie est un exil sans fin.
Ceux qui s’accrochent à la maison de leur père ignorent qu’ils dérivent sur un frêle esquif
Au terme du voyage, il y a le naufrage ;
Mais après le naufrage, tout redevient possible.
Me fallait-il revenir pour te laisser un tel héritage ?
Un jour, j’ai trouvé une source presque tarie ;
Un mince filet d’eau en coulait autour duquel poussait du cresson.
J’ai étanché ma soif, puis j’ai repris mon chemin
En suivant le chemin que se frayait l’eau au milieu des végétations.
Bientôt, le filet d’eau devint rivière ;
Puis, la pente s’accentuant, la rivière devint torrent.
J’eus alors toutes les peines du monde pour rester à son contact.
Quand je la perdais de vue, j’entendais son grondement
Et si je ne la voyais plus ni ne l’entendais,
Le vent m’amenait son parfum de printemps.
Mais il est des précipices qu’un torrent franchit
Qu’un vieil homme comme moi ne peut pas imaginer.
Quand l’eau se jetait dans le vide, je devais marcher une journée entière pour la retrouver
Aussi ma surprise fut-elle grande lorsque, parvenu dans la plaine,
Le torrent tumultueux se présenta à moi sous la forme d’un fleuve paisible
Déployant dans les prairies son grand corps de serpent.
Le fleuve donnait ainsi à mon voyage le visage du retour.
Peu de temps après, je parvins à l’endroit où l’on construisait le barrage.
De loin, cela ressemblait à une fourmilière.
Des milliers d’hommes et de femmes s’activaient
Formant une nuée humaine indistincte.
J’aurais voulu donner un coup de pied dedans,
Mais avant même que j’eusse le temps d’y penser, je fus enrôlé.
On me donna un uniforme aux couleurs du drapeau national,
En guise de bienvenue des coups de bâton et des menaces de mort,
Et pour toutes consignes, des hurlements inaudibles.
Alors je fis comme mes compagnons d’infortune,
Je baissai la tête et commençai à me transformer en machine.
J’ai creusé des trous avec mes mains, j’ai transporté des sacs remplis de terre,
J’ai enjambé des corps morts pour me frayer un chemin,
J’ai cassé des pierres avec un marteau de charpentier,
J’ai transporté de la dynamite dans des sacs en plastique,
J’ai coupé des arbres, fabriqué des poteaux, tressé des cordes.
J’ai fait tout cela sans aucune espèce de logique, en y laissant mes forces.
La nuit, nous dormions à même le sol.
Durant le jour, notre seul temps de repos, c’était à midi pendant le discours du président.
Nous cessions alors toute activité, et devions rester sur place sans bouger le moindre cil.
Après cela, il nous restait dix minutes tout au plus pour déjeuner.
Il est vrai que cinq minutes suffisaient pour le peu de nourriture qu’on nous donnait.
Des fantômes… nous étions une armée de fantômes.
Les fouets pouvaient bien claquer et nous lacérer jusqu’au sang,
Nous ne ressentions plus aucune douleur.
Les vivants avaient la couleur des morts.
A la fin des travaux, nous fûmes chassés comme des malpropres.
Certains ont préféré rester sur place pour mourir,
Les autres ont suivi la pente douce du retour.
Maintenant, l’eau a recouvert le plateau qu’on appelait autrefois le plateau des Mille Sources.
En aval du barrage, le fleuve ne mériterait même pas le nom de ruisseau.
Il n’est plus qu’une boue empestant l’odeur des poissons décomposés.
Regarde tous ces gens qui s’affairent dans le lit de mort de notre Mère des Eaux.
Ils n’ont plus rien à pêcher, pourquoi sont-ils encore là ?
Je le sais, moi qui fus parmi eux, et je vais te le dire.
Ils ramassent ce que la boue leur rejette des objets ayant appartenu à leurs proches disparus.
Si tu te joignais à eux, peut-être pourrais-tu retrouver quelque trace de ta mère.
Un bout de sa chemise, une agrafe de sa jupe, un de ses ongles abîmés.
Et si le destin le voulait, tu retrouverais la petite statuette à l’effigie du Dieu de Miséricorde
Qu’elle portait toujours autour du cou, tenue par un simple fil de coton. »
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