Limitrophe

Oralité – Edition – Création Sonore

Récit de Laaroussi El Morabiti

Laaroussi El Morabiti est militant au SOC (Sindicato de Obreros del Campo), ancien ouvrier agricole, ex-mineur, El Ejido.

De la province de Kenifra, dans le Moyen-Atlas marocain d’où il est originaire, à la région andalouse d’Almeria où il a posé son sac depuis quelques années, la distance n’est pas si grande et le trajet apparaît somme toute banal quand on considère le nombre de Marocains qui ont passé la Méditerranée à la poursuite du rêve européen. Mais le parcours de Laaroussi El Morabiti a ceci de particulier en ce qu’il dessine la trajectoire d’un syndicaliste que le franchissement de la mer (et de la frontière) n’a pas dissuadé de poursuivre son combat.

Une des dernières fois où nous nous sommes croisés, nous étions coincés au beau milieu de la rue par une patrouille à cheval de la garde civile pour un contrôle en règle. Il faut dire que nous avions eu le tort d’aller manger une soupe dans un café arabe d’El Ejido. Du coin de l’oeil, je le voyais encaisser les provocations des cavaliers casqués, imperturbable mais visiblement en alerte. Ce mélange de décontraction et de tension, qui permet de s’en tirer au mieux dans les situations délicates, ne s’acquiert pas avec sa première carte syndicale. Il est le fruit d’une longue histoire de militant, des mines du Maroc aux serres d’Andalousie, qu’il raconte dans un récit entrecoupé de rires, comme s’il se réjouissait de tous les tours joués aux pouvoirs en place.

Ma famille est originaire de M’rirt, un village situé à une petite centaine de kilomètres de Meknès. Nous sommes nombreux : j’ai dix-neuf frères et sœurs. J’ai été très vite au contact du monde des ouvriers car mon père travaillait comme boiseur à la mine de Djebal Aouane, où on exploitait le plomb, l’argent, le zinc depuis 1927. Elle était dirigée par une société belge. Il y avait sept cent cinquante ouvriers qui travaillaient là-dedans : des boiseurs, des mineurs, les ouvriers du transport, ceux de l’entretien et des ateliers. La mine, c’est un monde à part : douze galeries de plusieurs kilomètres sur mille deux cents mètres de profondeur, avec des puits, des cheminées et des recoupes pour exploiter le filon. C’est aussi un endroit très particulier où les ouvriers se retrouvent ensemble plusieurs fois par jour : ça discute beaucoup entre mineurs au moment du changement d’équipe, ou quand il faut attendre l’ascenseur au bout des galeries, ou dans la cage qui remonte à la surface. Les informations circulent aussi par l’intermédiaire de ceux qui font le transport. Dans la mine, c’est à la fois difficile de lutter, parce que les grèves sont dures et qu’il faut tenir le coup, et en même temps c’est facile. Moi je suis rentré à la mine en 1990. Je venais de terminer mes études de sociologie à l’Université de Fès et j’avais connu là-bas ma première expérience syndicale. En fait, je suis arrivé juste après une grève de trois mois : ils avaient arrêté le travail pour l’embauche définitive de tous ceux qui travaillaient à la mine et pour une augmentation de salaire. Toute la mine avait été bloquée, il y avait 100 % de grévistes. Il n’y avait que le service d’entretien qui pompait l’eau qui noyait les galeries les plus profondes. La grève a été gagnée. Il y avait eu tellement de luttes depuis les années trente avec l’opposition au colonialisme français que la mine était devenue une véritable école syndicale. La pratique était tout à fait différente de celle des autres syndicats et tout le monde savait que la lutte donnait des résultats. C’est donc au lendemain d’une grève victorieuse que l’étudiant de Fès fait ses premiers pas dans la mine : travail au fond puis trois mois de spécialisation dans la mécanique hydraulique. L’expérience lui apprend vite qu’il faut, selon ses propres termes, “découvrir la mentalité des ouvriers et prendre leur expérience”. Le travail est dangereux dans la mine, et ce sont souvent les mineurs qui indiquent à l’ingénieur où on peut perforer les nouvelles cheminées. Ainsi s’effectue, pendant trois années, l’apprentissage du travail et du collectif ouvrier. Jusqu’à cette année 1993 où le discours alarmiste de la direction prend de plein fouet les mineurs de Djebal Aouane : la société est en crise et les ouvriers doivent accepter des sacrifices sinon elle sera vendue au dirham symbolique. C’est le début d’une nouvelle épreuve de force qui va durer quatre ans.
La majorité des ouvriers ne voulait pas croire que la société était en difficulté. Nous avons dressé des tentes devant la mairie de M’rirt pendant un an. Nous avons manifesté. Nous avons proposé que les ouvriers reprennent la mine pour le dirham symbolique et la fassent marcher eux-mêmes. Tout cela sans résultat. La gendarmerie royale encerclait la mine mais ne se risquait pas à intervenir à l’intérieur. Grève dure mais échec au bout du compte : les ouvriers avaient vendu tout ce qu’ils avaient et ne pouvaient plus tenir. En 1997, la mine est reprise par les mêmes actionnaires sous un autre nom, et les salariés sont contraints de négocier individuellement leur réembauche. Laaroussi, un des plus actifs dans la grève, reste sur le carreau. Il lui faut chercher du travail ailleurs, dans des mines de cuivre et d’or puis exercer des petits boulots dans des cafés et dans des kiosques. Difficile à accepter et, en 2000, Laaroussi retourne à Djebal Aouane pour un dernier coup d’éclat.
On a pris à une trentaine la décision d’occuper la mine pour être réembauchés. Mais finalement on s’est retrouvés à cinq pour bloquer l’ascenseur du puits. L’entreprise perdait pas mal d’argent et les chefs ont commencé à négocier. Mais là ma famille est intervenue : tous pensaient que j’allais finir en prison. Je leur ai proposé de lancer un élevage de volailles sur les terres qui appartiennent à mon père, mais ça n’a pas marché : mon père ne voulait rien savoir et ma sœur a décidé de ne m’envoyer de l’argent que si je passais en Espagne. Un soir quand je suis rentré, ma mère m’a dit : “Tu as quinze mille dirhams pour aller en Espagne”. J’ai demandé à réfléchir et j’ai commencé à être critiqué : “Tu as peur de la mort ?”. Alors j’ai compris que ma famille ne voulait pas que je reste au Maroc.
Passeport en une semaine, dix jours d’attente à Tetouan et puis, à six heures du matin, c’est le départ depuis la région d’El Hoceima. Huit heures de voyage pour mille cinq cents euros, l’attente dans les eaux internationales jusqu’à la tombée de la nuit et enfin l’accostage. La seule idée qu’on a, c’est “chercher de la montagne” quand on sort, pour se cacher. J’ai couru jusqu’à un jardin d’orangers car la garde civile était déjà là. Puis je suis allé me changer dans un bois d’eucalyptus et j’ai mis des vêtements qui venaient d’Angleterre. Quand on est habillé comme ça, on peut marcher tranquillement dans les rues. Après avoir passé deux jours dans la montagne, je suis descendu, j’ai trouvé du travail chez un éleveur de chevaux pour deux mille pesetas par jour. Comme j’avais entendu dire qu’à Almeria on était payé quatre mille cinq cents pesetas la journée, j’ai pris le bus jusqu’à El Ejido. J’ai téléphoné à un Marocain de mon village et puis j’ai commencé à travailler dans les serres. Ça a duré deux ans.
Almeria, un des points de chute des migrants en Europe du Sud. Dès qu’ils le peuvent, c’est-à-dire quand ils ont obtenu des papiers, ces voyageurs repartent vers le nord à la recherche d’une vie un peu meilleure. De nouveaux arrivants les remplacent, prêts à accepter ce qui se présente pour survivre. Ainsi tourne la noria des journaliers. Un milieu particulièrement difficile pour y mener un travail de syndicaliste. C’est pourtant ce que le Sindicato de Obreros del Campo (SOC) a commencé à faire depuis l’an 2000, dans un environnement hostile et dangereux. En 2002, au cours d’une occupation menée pour obtenir la régularisation des sans-papiers, Laaroussi rencontre les gens du SOC.
Au début, je ne voulais pas recommencer à militer. Et puis c’est un groupe de copains qui m’a convaincu et j’ai décidé en 2004 de m’y investir. Il y a une grande différence entre le travail syndical au Maroc et à El Ejido : dans les mines, le collectif est omniprésent dans l’espace et le temps, la communication est facile et rapide. La revendication et la lutte sont collectives. À Almeria c’est la dispersion et la mobilité, et le problème des papiers est dominant. Du coup, le caractère individuel de la démarche, plus la pression maintenue sur les migrants font que la revendication collective n’émerge pas. Et comme le SOC n’a pas les moyens d’être un interlocuteur de poids par rapport aux pouvoirs publics, il lui est difficile de gagner la confiance des ouvriers car ils ont l’impression que cela ne sert à rien…
Malgré ces difficultés, le SOC avance, pas à pas : grâce à une campagne internationale de soutien, un premier local syndical a pu être ouvert au cœur du Poniente, à El Ejido, en décembre 2005. Signe encourageant : le 1er mai 2006, plusieurs centaines d’entre eux ont manifesté à El Ejido. Une première historique dans cette ville qui fut le théâtre d’émeutes racistes en février 2000. L’occupation de la mine de Djebal Aouane est loin désormais pour Laaroussi, mais il n’a pas laissé en chemin son envie de lutter. Décontracté en apparence, mais toujours vigilant.

Entretien recueilli par Patrick Herman, mai 2006

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