Naïma Es Salah, un contrat OMI à part.
En 1988, le patron de mon père et de mon frère à Grans m’a proposé de venir en France pour m’occuper de ses enfants et de la maison. Moi, à l’époque, je connaissais pas les contrats OMI, je ne savais pas que c’était normalement pour travailler dans les champs. Je suis arrivée en France j’avais trente ans. Je suis pas venue ici pour l’argent, parce que je serais mieux payée, ce que je gagnais au Maroc me suffisait. A Fès, je travaillais comme aide-soignante. Je suis venue ici parce que j’avais mes parents toujours sur le dos. Je voulais vivre seule, faire ma vie toute seule. Je suis venue ici mais j’étais à côté d’eux donc ça n’a rien changé.
Chez le patron, j’avais un petit studio mais je restais chez eux, à Grans. Mon père et mon frère eux étaient logés à l’entreprise, un peu plus loin. J’étais chez le patron jour et nuit, week-end, jours fériés… Tout cela pour trois mille francs par mois. J’avais des contrats de six mois prolongés de deux mois, ça faisait huit mois par an. Un nouveau contrat était fait tous les ans. Je repartais au mois de décembre, des fois je restais jusqu’au mois de janvier, après les fêtes.
J’ai rencontré mon mari au Maroc, à la période où je rentrais. Mon mari n’avait pas de famille ici en France, il travaillait au Maroc. Mon patron ne voulait pas que je me marie, il me disait : “Si tu te maries, tu ne pourras plus t’occuper des enfants, tu n’auras pas la possibilité de rester à la maison”… Il me faisait du chantage : “Ta famille elle va se retrouver sans travail, tous ils vont rester au Maroc”. Moi j’ai dit : “Tant pis, j’ai décidé de me marier”. Et ils ont été obligés d’accepter donc ils ont fait à Hassan un contrat pour qu’il puisse entrer. Je me suis mariée le 13 janvier 1994. Hassan a travaillé dans l’agriculture, c’était son travail. Sinon on avait des nuits mais pas énormément. Les patrons rentraient tard de leur travail, des fois ils rentraient à onze heures, à minuit, des fois à quatre heures du matin, alors je restais. Et le week-end, il fallait que je garde la grand-mère en plus des enfants.
Il s’est passé dix ans comme ça, de 1990 à 2000, à faire ce travail. Le patron déclarait que je travaillais dans les champs, dans l’agriculture, le contrat était pour l’agriculture, les bulletins de salaire ils étaient pour l’agriculture, et en fait j’étais employée de maison. Il déclarait cinq mille francs et quelques. Il faisait bien les papiers comme il faut mais, pendant dix ans, il m’a payée trois mille francs de la main à la main. J’étais payée trois fois rien pour quatorze ou quinze heures par jour mais je n’avais pas le choix. Mon père me disait : “Tu es venue quelques années là, tu vas nous mettre tous dehors !” Mon père disait ça parce qu’il savait que le patron faisait du chantage, il disait : “Dis à ta fille qu’elle ne parle pas, qu’elle ne dise rien au voisin, quand elle emmène les enfants à l’école, je ne veux pas qu’elle raconte sa vie…” Donc mon père il me disait de me calmer parce que j’en avais marre moi, je n’avais pas de contact du tout avec l’extérieur, avec les enfants, on était seuls toute la journée. Mais quand on arrive dans un pays où l’on ne sait pas très bien lire ni écrire… Je ne connaissais pas les lois d’ici, de la France. Je débarquais de Fès à Marignane, le patron venait me chercher, il m’amenait dans sa villa et, fin décembre, il me ramenait de sa villa à l’aéroport.
Le patron nous faisait payer le contrat. On payait cinq mille francs par an pour notre contrat OMI, tout le monde, pour avoir le contrat. Il y en a qui payaient un peu plus, d’autres un peu moins et, pour les nouveaux contrats, chacun son prix : de trois millions jusqu’à quatre, cinq, ça dépendait, c’était à la tête du client. Les ouvriers pouvaient discuter tant qu’ils voulaient mais il n’y en a pas un seul qui bougeait. Ils avaient chacun dix personnes de leur famille employées chez ce patron, donc, il n’y en avait aucun qui pouvait faire un faux pas.
La situation s’est dégradée pour moi quand le patron a commencé à m’envoyer travailler chez des amis à lui, chez sa mère, chez sa sœur. Son fils a divorcé en 99. Quand les enfants sont partis, pour eux j’étais libre, je n’avais pas assez de travail ! Un jour, la mère m’a demandé de garder la grand-mère le week-end et j’ai refusé. Donc j’ai pris ce week-end et la mère m’a mise dehors.
Là, j’ai téléphoné à quelqu’un que je connaissais à Marseille pour lui demander des renseignements. Il m’a conseillé d’aller voir un avocat. Ensuite, un jour, je suis tombée à la maison, j’ai appelé le patron qui m’a dit qu’il ne pouvait pas déclarer l’accident. J’étais tombée chez lui alors que j’étais censée travailler dans les champs ! Donc c’est parti de là. Ils ont eu peur de ce qui allait arriver. Après ça a commencé à dégénérer. Le patron a su que j’avais des promesses d’embauche que son ex-femme m’avait faites, des certificats comme quoi ils voulaient me garder à plein-temps comme femme de ménage. Il m’a proposé de l’argent pour que je lui donne tous ces papiers, il voulait arranger ça avec moi, il ne voulait pas qu’il y ait d’avocat au milieu. Je lui ai dit que ce n’était plus de mon ressort. Et là, il m’a envoyé une lettre comme quoi il fallait que je quitte la maison, alors que mon mari était à l’hôpital, et il a envoyé une autre lettre recommandée pour dire que nous ne faisions plus partie de son entreprise. Mon mari, il avait eu un accident du travail, il était tombé dans les champs et il était entré à la clinique pour se faire opérer. Le patron ne lui avait pas prolongé le contrat et la MSA ne voulait plus payer, ils ont refusé de lui payer l’opération et les trois semaines de rééducation. Mais je ne me suis pas laissé faire. Même si je n’avais pas de papiers, je me suis battue, pas pour moi, pour Hassan, mon mari. J’ai fait un scandale à la préfecture ! Le gars ne voulait rien savoir, je lui ai dit : « Mais enfin, c’est un accident de travail sur le territoire français, alors, qu’est-ce que vous faites de ces contrats OMI ? Ils sont en bonne santé, vous les faites venir, ils travaillent pendant des années ici et, quand ils sont foutus, vous les jetez à la poubelle ? » Le gars-là, il a réfléchi deux fois et il a reconnu que j’avais raison, il lui a fait deux APS (Autorisation Provisoire de Séjour) de trois mois, une pour les trois mois qui s’étaient écoulés et une pour les trois mois à venir. J’ai mené ça à la MSA, donc elle a payé les frais de l’hôpital, de la clinique et de la rééducation, et Hassan a eu cinq mille francs par mois de l’accident de travail.
Entre-temps, j’avais trouvé un appartement pendant que mon mari était à l’hôpital. J’ai eu beaucoup de chance sans papiers. Je suis rentrée dans une agence à Saint-Chamas et j’ai dit : “ Je cherche un logement, je cherche un tout petit studio mais, je vous dis franchement, pour l’instant, on n’a pas de papiers. Les contrats, on les a, mais ils sont périmés.” Elle m’a dit : “Ca ne fait rien, vous me donnez ça, de toute façon, je ne vais pas vous demander des papiers que vous n’avez pas !” Ce qui l’a motivée, je crois, à la dame, de nous dire oui, c’est que ce logement personne ne le voulait, il était dans un état… Elle a été très gentille cette dame. Ensuite on est quand même restés huit à neuf mois sans papiers, sans rien. J’ai vu du monde, des responsables d’associations qui nous ont aidés. Ils ont pris contact avec le sous-préfet qui nous a envoyé une convocation, et il nous a accordé d’autres APS à ce moment-là. En octobre 2001, ils nous ont donné droit au travail.
J’ai déposé plainte aux prud’hommes en 2002 et en 2003 au pénal. J’ai été la première contrat OMI à porter plainte. Le patron a demandé à des ouvriers à lui de témoigner que je travaillais dans les champs, parce qu’il ne pensait pas que j’irais jusqu’au bout. Certains n’ont pas voulu témoigner, mais ceux qui ont accepté, ils ont fait de faux témoignages. Moi j’ai eu les témoignages de gens qui m’avaient vue à la maison de mon patron ou tous les jours à l’école où j’emmenais les enfants. Mon père et mon frère n’ont jamais compris que je porte plainte. Quand j’ai déposé plainte, le patron n’a pas repris mon frère, il ne lui a pas refait de contrat, ni à lui ni à mon père, mais il a repris mon frère l’année d’après. Mon père, il ne l’a jamais repris, il arrivait à l’âge de la retraite et il a arrêté de travailler.
Au Maroc, on a beau leur dire ce que c’est qu’un contrat OMI et comment ils sont traités, ils te reposent la question : “Toi, pourquoi tu es là-bas ?” Donc ils ne comprennent pas du tout. Allez au Maroc, vous dites que vous avez une entreprise et que vous voulez faire des contrats, vous verrez le monde qui vous entoure ! Tout ce que vous voulez, vous l’aurez, même si vous ne donnez pas de preuve que vous aller faire un contrat. Les gens là-bas, ce qu’ils voient c’est que ceux qui travaillent ici rentrent avec une voiture, même si c’est une voiture qui a quinze ans, vingt ans. Ils ne savent pas la vie qu’il y a ici, ils ne savent pas que les gens sans-papiers ici ils n’existent pas. Leur seul problème c’est passer la frontière, une fois qu’ils ont passé la frontière, pour eux ils sont libres, mais ils ne savent pas dans quoi ils s’embarquent.
Propos recueillis par Caroline Fontana le 15 novembre 2005
La roue
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