En 1989 un incident frontalier entre la Mauritanie et le Sénégal entraîne une vague de violences à l’encontre des commerçants maures installés à Dakar. Ils sont suivis à partir d’avril en Mauritanie de massacres contre les populations noires avec la complicité des forces de l’ordre. Un rapatriement réciproque des ressortissants des deux pays est alors organisé.
La querelle se diffuse en Mauritanie et ravive la vieille opposition entre les Maures, majoritaires au sein du pouvoir, et les Noirs. Le contexte était déjà tendu depuis la publication, en 1986, du Manifeste du Négro-Mauritanien opprimé, par une mystérieuse organisation, les Forces de libération africaines de la Mauritanie (Flam). Le manifeste conteste le poids démographique officiel de la communauté maure et sa mainmise sur l’appareil d’Etat.
A partir de 1989, le gouvernement mauritanien, sous la Présidence de Maaouiya Sid’Ahmed Taya, prenant pour prétexte ce conflit avec le Sénégal, déporte 80 000 Négro-Mauritaniens vers le Sénégal et le Mali en pratiquant la destruction systématique de leurs papiers d’identité pour que ces personnes ne puissent plus justifier de leur nationalité mauritanienne. Ces expulsions sont accompagnées d’exécutions sommaires, de tortures et de confiscations de biens.
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« Moi on m’a pris en brousse avec mes troupeaux. Depuis ça, je suis pas retourné chez moi. Quand on m’a pris, ils sont allés voir mes parents chez moi. C’est là que, mes parents, ce qu’ils leur ont fait, je ne sais pas… non. Jusqu’à présent.
De la prison, on m’a laissé sortir. On m’a laissé dans le Sahara. C’est pas : on te laisse comme ça, on ouvre les portes comme ça pour te laisser, non, on te met dans le camion ! Le camion est fermé, toi, tu vois rien du tout… Le jour qu’ils vont te laisser, c’est pas la journée, c’est la nuit… Pour que tu voies pas ces gens-là qui t’ont fait ça, t’as les yeux bandés, donc tu vois personne, voilà. Dans le Sahara, on vous laisse là-bas et puis vous vous débrouillez, vous marchez et vous venez dans les villes… Dans les prisons, il y avait beaucoup de gens qu’ils ont tués. Beaucoup de gens qui sont… Il y avait tout. Ce qu’ils ont fait, ça fait peur… 89 ça fait peur, ce qu’ils ont fait, c’est trop ! Ah non, c’est trop ! C’est trop… c’est trop… c’est trop.
Je suis resté à peu près quatre mois comme ça… mais après, quand on m’avait laissé, on m’a donné une convocation, soi-disant que, il faut revenir tel jour. Quand je leur ai montré la convocation, les amis me disent qu’il faut pas y aller, donc qu’il faut pas répondre à cette convocation : T’as eu la chance de sortir. On te dit qu’on va te juger, on peut te prendre aussi pour t’enfermer… ou pour aller te liquider fini. Tu vas pleurer pour qui ? Tu attends quoi ? Il faut partir maintenant.
Je dis donc : Comme il y a ça, je suis obligé de faire ça, donc j’essaye, donc je tente ma chance. Peut-être j’aurai la chance de passer à la frontière. Donc j’ai pensé à ici, j’avais des copains qui étaient là. Donc je suis passé par Algérie, Algérie maintenant en Espagne, suis arrivé jusqu’à ici…
Y’avait un ami qui m’avait dit que donc, y’a un passeur qui est là, qui peut te prendre ici, à Nouakchott, jusqu’en Algérie, eswa… On est partis jusqu’à en Algérie. Algérie maintenant, je suis resté là-bas pendant deux semaines ou trois semaines comme ça, je me rappelle plus… Donc, je reste un tout petit peu, le temps que je commence à voir le circuit, comment ça se passe. Tu viens dans un pays, tu connais personne, donc, obligé de dormir dehors, et puis fréquenter les… Tu essayes de demander certaines choses… tu trouves des gens qui sont sympas, tu trouves des gens aussi qui sont pas bien… Je demande : Dites donc, moi j’suis là, je vais partir en Espagne… mais je sais pas comment ? D’autres me disent qu’entre Espagne et Algérie, on peut en trouver des trucs qui partent : Si tu veux, je peux te montrer quelqu’un, et tu vas essayer de voir avec lui. J’ai dit : Bon, alors d’accord. On s’est donné rendez-vous un jour, et puis il m’a montré un gars et on a commencé à discuter. Je lui dis : Moi, je vais partir en Espagne… mais je sais pas comment… Je n’ai jamais sorti de la Mauritanie, c’est la première fois que je sors et que je viens à Alger… Il m’a dit qu’il y a un passeur qui est là, mais il faut le payer : Faut que tu payes, si tu le payes, il peut te faire passer… Combien ?… ça coûte un peu… ça coûte de l’argent… Je ne me rappelle plus de la somme.
C’est l’argent que j’avais quand… Comme nous nous sommes des bergers, donc souvent on vendait nos troupeaux, on garde l’argent. Tu donnes à quelqu’un : garde-moi ça. Le moment quand on m’a pris, j’avais une petite somme, j’avais un ami qui gardait ça pour moi, quoi. Donc, quand je suis sorti, j’avais l’argent, mais on m’a aidé aussi.
Venir en France… cette décision je l’avais prise depuis avant, mais tant que tu es quelqu’un qui a pas un passeport avec toi, tu sais pas comment faire, tu es obligé de tourner… Parce qu’il y a des Mauritaniens qui vont là-bas à l’émigration pour revenir, donc, dans ma tête, j’ai dit : Je vais essayer. Comme Alger, avec l’Espagne, c’est les mêmes frontières, je peux avoir la chance de passer. Peut-être je trouverai. Donc j’ai essayé. Comme j’étais passé de la Mauritanie à Alger, je peux avoir aussi une chance de quitter Alger vers l’Espagne… Si j’arrive même jusqu’à arriver en Espagne, je trouverai aussi une chance de venir jusqu’à ici. Donc… comme Dieu m’a aidé beaucoup, je suis venu…
Voilà. Sortir… et puis, peut-être que moi aussi j’ai un destin… Voilà, c’est ce destin qui m’a tout fait pour venir jusqu’à ici… S’il n’y avait pas ce problème à la Mauritanie, j’ai jamais pensé que j’allais venir ici, mais le destin s’est tracé, je suis obligé, il faut que cet événement ça se passe pour que je puisse sortir pour venir jusqu’ici.
Nous, nos parents… eswa… ils étaient tout le temps dans la brousse, avec les troupeaux. Donc, avec ça, ils vivaient bien. Mais mon père était vieux, maintenant, c’est moi qui étais l’aîné de la famille donc j’aurais dû m’occuper de tout ça… mais tout ça maintenant est perdu, donc je suis obligé de partir. C’est cette chose-là qui m’a poussé à venir jusqu’à ici. C’était pour trouver quelque chose à vivre quoi ! Parce que, dans la vie, on travaille c’est pour vivre. On peut pas rester comme ça sans faire rien.